Le « Vivre Ensemble « : un chef-d’œuvre d’ironie saccagée

Ah, la belle utopie… Place de la Concorde, temple historique des réconciliations nationales, une exposition photo de Yann Arthus-Bertrand intitulée Vivre Ensemble prêchait la diversité, les liens sociaux et la joie multicolore de la France contemporaine. Des portraits grand format, des messages pédagogiques, une ode au « nous » en plein air. C’était mignon, ça sentait le bon sentiment subventionné et l’espoir naïf.

Et puis, mercredi soir, le PSG se qualifie pour la finale de la Ligue des champions. La liesse populaire arrive. Et là, miracle du vivre-ensemble version réelle : des supporters, maillots sur le dos, renversent les structures, lacèrent les tirages, piétinent les panneaux. Le symbole même du « vivre ensemble »  finit piétiné par ceux qu’on nous présente souvent comme la quintessence de la mixité joyeuse des banlieues et des stades.

L’ironie est si parfaite qu’elle en devient presque poétique. On organise une expo pour célébrer le vivre ensemble, et c’est précisément une foule en transe collective qui la transforme en tas de débris. Comme si la réalité avait décidé de faire un monumental pied-de-nez aux belles âmes.

Au fond, pour une partie non négligeable de nos contemporains, politiques compris, « vivre ensemble »  signifie surtout : vivre séparé, en ayant bien fait taire, exclu ou éliminé symboliquement (et parfois physiquement) l’autre, de préférence Français de souche.. . On célèbre la diversité tant qu’elle reste dans le cadre des bons sentiments officiels.

Dès qu’une tribu (ici la tribu foot, souvent ultra-masculine, souvent issue de milieux populaires ou immigrés) exprime sa joie brute, son énergie tribale, son besoin de défoulement, le vernis craque. On passe du selfie arc-en-ciel au saccage sans transition.

Le « vivre ensemble »  version élites est un oxymore : on veut mélanger les gens tout en niant les différences culturelles, les codes comportementaux, les seuils de tolérance à la violence et au chaos. Résultat ? On met une expo fragile en plein milieu d’un espace public que tout le monde sait potentiellement inflammable un soir de match, et on s’étonne du résultat. C’est comme planter un parterre de tulipes au milieu d’un terrain de rugby et s’indigner que les joueurs aient tout piétiné.

Finalement, ce saccage est cruellement instructif. Il rappelle que la cohabitation réelle ne se décrète pas par des panneaux photo et des discours larmoyants. Elle se construit (ou se rate) dans les faits : respect des biens communs, contrôle des foules, assimilation culturelle réelle, et surtout reconnaissance que tous les groupes humains n’ont pas la même propension au civisme ou à la contemplation artistique,, fût-ce un soir de victoire.

Le « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles n’est souvent qu’un euphémisme pour « vivre côte à côte », en se tolérant mal et en espérant que ça ne pète pas trop fort . Mercredi soir, ça a pété. Et l’expo en a fait les frais.

Ironie suprême : les supporters ont offert à cette exposition le seul moment de vérité qu’elle n’avait probablement jamais connu. Ils ont illustré, sans le vouloir, ce que « vivre ensemble »  signifie parfois vraiment : la loi du plus fort, la pulsion collective, et le mépris souverain pour les gentils symboles.

Bienvenue dans la France réelle. La Concorde, décidément, porte bien son nom.

Christine Tasin

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2 Commentaires

  1. Bonjour, oui vivre ensemble! Mais pas en même temps! Les uns au 15ème siècle, les autres au 21 ème. De quoi donner le vertige à Einstein! Bonne journée!