Le Parapluie Nucléaire Américain n’a Jamais Existé

C’était l’hiver de tous les possibles.

Emmanuel Macron, souriant de ce sourire particulier qu’il réservait aux situations où il voulait paraître au-dessus de la mêlée, avait refusé de désigner un successeur. « La démocratie se grandirait, » avait-il dit, « de voir toutes les forces politiques participer au débat. » La phrase avait été reprise partout, analysée, disséquée. Certains y voyaient de la hauteur d’âme. D’autres, de la malice. La plupart, une forme d’arrogance tellement monumentale qu’elle en devenait presque admirable.

Les sondeurs, eux, s’affolaient en privé. Vingt-six pour cent de probabilité pour un second tour Mélenchon-Bardella. Une France coupée en deux, puis en deux encore, puis en miettes.

Mais c’était Noël, et personne ne voulait vraiment y penser.

Sur TF1, un reportage attendrissant montrait une famille de Vendée qui fabriquait des guirlandes depuis quatre générations. Le père, les mains rugueuses, expliquait comment la fibre optique avait changé leur métier sans le tuer. Sa fille de douze ans souriait à la caméra. Dans les grandes surfaces, Petit Papa Noël tournait en boucle depuis le premier décembre. Les journaux télévisés enchaînaient sur la bûche de Noël revisitée par un chef étoilé et les embouteillages sur l’A6.

La France somnolait, confortable dans son inconfort chronique, bercée par la routine rassurante des fêtes de fin d’année.

La découverte fut faite à 6h47 par un promeneur qui laissait courir son chien dans les bois de Port-Royal.

L’Abbaye de Port-Royal des Champs, à Magny-les-Hameaux, tout près de Trappes, dans ce vallon discret que le XVIIe siècle avait rendu célèbre par les jansénistes et Pascal, était silencieuse d’un silence qui n’était pas celui de la prière. Le chien aboya. L’homme poussa la porte du parloir. Il ne parla jamais vraiment de ce qu’il vit. Les pompiers qui arrivèrent les premiers non plus.

Tout le personnel de l’abbaye avait été égorgé.

À Lille, au Monastère Notre-Dame-de-la-Plaine, les moniales Cisterciennes-Bernardines avaient été trouvées dans le même état, disposées avec une précision qui suggérait non pas la fureur mais la méthode. Quelqu’un avait pris le temps. Quelqu’un savait ce qu’il faisait.

À Marseille, l’église jésuite brûlait encore quand les premières voitures de pompiers arrivèrent. Les portes avaient été condamnées de l’extérieur. La messe de Noël était bondée. On compta cinquante-trois morts, dont onze enfants. Les enquêteurs qui examinèrent les dispositifs de fermeture notèrent dans leurs rapports, avec la sécheresse professionnelle que la situation imposait, que le travail avait été fait proprement, rapidement, et par quelqu’un qui connaissait les lieux.

Trois sites. Trois régions. Trois modes opératoires légèrement différents mais une coordination évidente.

La France se réveilla dans l’horreur.

La fachosphère n’attendit pas l’après-midi pour hurler. Les chaînes d’information en continu, elles, répétaient en boucle qu’il était beaucoup trop tôt pour tirer des conclusions.
Mélenchon hurla à la récupération et exigea la destitution de Marion Maréchal qui avait liké un tweet de Damin Rieux.
Les médias s’attardaient sur les nounours et les fleurs déposés ça et là sur les trottoirs..
On incita les Français à poser des petites bougie sur le bord des fenêtres.
Antoine Leiris, l’auteur du livre « Vous n’aurez pas ma haine » passa au journal de 20h sur les France 2 et TF1.

Personne ne savait encore rien. Tout le monde parlait.

Macron prit la parole aux journaux télévisés du soir, le visage grave, le ton solennel, avec cette façon qu’il avait de sembler habiter l’Histoire en temps réel. Il promit que les coupables seraient retrouvés. La formule était rodée, efficace, et parfaitement creuse en l’absence de la moindre piste sérieuse.

Dans les 48 heures qui suivirent, les descentes de police dans les quartiers dits sensibles commencèrent. Elles étaient inévitables, politiquement parlant. Elles étaient également désastreuses, opérationnellement parlant.

Evidemment, il y eut des bavures.

Evidemment, les banlieues s’enflammèrent.

 

Ce qui suivit dépassa tout ce que la France avait connu, y compris novembre 2005.

Plus de quinze mille communes touchées. Des grandes banlieues de la région parisienne aux petites villes de province qui n’avaient jamais connu autre chose que la tranquillité et le marché du dimanche matin. Deux cent cinquante mille bâtiments dégradés — dont mille six cent quatre-vingt écoles et onze mille cent cinq mairies. Cent vingt mille véhicules incendiés. Deux cent quarante mille feux sur la voie publique. Dix milliards d’euros de dégâts estimés, chiffre qui doublera dans les mois suivants quand les assureurs et les experts termineront leurs calculs.

Plusieurs dizaines de milliers de policiers et gendarmes blessés.

Les émeutiers avaient ciblé les forces de l’ordre avec une systématisation qui, là encore, suggérait une organisation. Pavés, cocktails Molotov, mortiers d’artifice. Et parfois, de plus en plus souvent, des armes à feu. Des armes qui n’auraient pas dû être là, dans ces mains, à ces endroits. Des armes qui posaient des questions auxquelles personne dans les médias officiels ne voulait répondre.

Macron revint. Le visage marqué. La voix tendue.

« Nous sommes en guerre. »

Il accusa la Russie. Un drone, probablement russe, qui se dirigeait vers l’Élysée avait été intercepté. Les médias montraient des images du drone calciné qui gisait sur le bitume de la rue du Fbg Saint Honoré. On apercevait des voitures de police et des cars de CRS à une distance prudente de l’engin qui ressemblait à un jouet tout juste acheté sur Ali Express.
Il décréta l’état d’urgence, ordonna le déploiement de l’armée, et reporta les élections à une date ultérieure non précisée.

Cette dernière décision passa presque inaperçue dans le fracas général.
Pierre Cassen et Christine Tasin, qui se cachaient depuis la publication d’articles complotistes qui accusaient Macron d’avoir provoqué la guerre civile pour rester en place, furent arrêtés après avoir été dénoncés par des Bretons pro-immigrationnistes. Mediapart titra : « Les ténardiers du complotisme à la bastille !« 

Le déploiement de l’armée rassura les Français moyens. Il ne changea rien.

Les militaires — formés pour des théâtres d’opérations extérieures, pour la guerre avec ses règles propres — se retrouvèrent plantés à des carrefours, regardant brûler des épiceries, sans droit de tirer, sans doctrine adaptée, sans autorité réelle sur les « territoires perdus » que tout le monde évoquait désormais sans guillemets. Les officiers supérieurs, en privé, étaient furieux. En public, ils obéissaient.

Les violences continuèrent.

Macron, pour la quatrième fois en trois semaines, revint devant les caméras. Cette fois le discours était différent. Plus long. Plus construit. Les preuves de l’ingérence russe avaient été « établies par les services ». Les médias relayèrent sans poser de questions.

Puis vint l’annonce qui figea les chancelleries européennes : la France offrait son parapluie nucléaire à l’ensemble de l’Union.

Les Allemands répondirent en moins de deux heures. Ils n’étaient « pas intéressés. » La formulation berlinoise était d’une sécheresse diplomatique qui valait tous les discours. La plupart des autres capitales suivirent dans les jours qui vinrent, avec plus ou moins de ménagements. Varsovie fut la plus directe : « Nous avons confiance en l’Alliance Atlantique et en rien d’autre. »

Personne ne dit à voix haute ce que tout le monde pensait : que la France était en train d’imploser de l’intérieur, et que son parapluie nucléaire ressemblait surtout à un homme qui propose son imperméable troué pendant un ouragan.

Dans le même temps, Boulevard Voltaire, Riposte Laïque, Résistance Républicaine et une dizaine d’autres sites furent fermés. Leurs responsables furent placés en garde à vue, puis en détention provisoire, au titre de « complicité de désinformation en temps de crise nationale » — une infraction qui n’existait pas encore dans le code pénal six mois plus tôt. Libération titra : « Les fachos fâchés en taule. » Le tweet fit deux millions de partages.

CNEWS, qui avait osé prouver que le « drone Russe » était en fait une construction issue de l’intelligence artificielle, avait déjà été fermée la semaine précédente.

Les sondages officiels — repris en boucle sur TF1, France 2 et BFMTV — affirmaient que les Français étaient favorables à un régime plus autoritaire et au retour de l’ordre. Les méthodologies n’étaient pas publiées. Personne dans les médias autorisés ne le demanda.

À l’étranger, le ton était différent. Le Temps, Der Spiegel, The Guardian, El País publiaient des analyses qui auraient valu à leurs auteurs la détention provisoire s’ils avaient été français. Ils évoquaient une dérive. Certains utilisaient des mots plus forts.

Le bruit des bottes était partout.

Ursula von der Leyen était attendue au Parlement Européen, dans le bâtiment Louise-Weiss, son hémicycle en verre et acier qui avait coûté plus de 500 millions d’Euros brillait sous le soleil. Son discours sur l’État de l’Union était préparé depuis des semaines. Elle devait parler de souveraineté, de défense, de la place de l’Europe dans un monde qui bougeait trop vite.

À Paris, Macron se préparait. L’Élysée, le cortège, les Champs-Élysées. Le défilé du 14 Juillet, maintenu malgré tout, symbole de continuité de l’État. Symbole de sa propre résistance. On avait choisi sa cravate avec soin.

Les deux éclairs traversèrent le ciel à 10h23 et 10h24, à une minute d’intervalle.

Il n’y eut pas de bruit, d’abord. Seulement la lumière — blanche, absolue, une lumière qui n’avait pas de nom dans le vocabulaire des vivants. Puis le souffle. Puis le rien.

Le Parlement Européen avait disparu.

L’Élysée avait disparu.
Dans les capitales du monde entier, les lignes téléphoniques sécurisées s’embrasèrent simultanément.
Sur les grands médias nationaux étrangers on ne voyait cette image en incrustation :

 

Tous demandaient  la même chose : d’où venaient les missiles ?

La réponse arriva dans l’heure. Ils venaient de l’espace. Très probablement des missiles équipés de micro charges thermonucléaires. Des missiles « sales » mais très localisés.

Les premières images arrivèrent par les téléphones.
Pas par les chaînes d’information. Pas par les agences de presse. Par les téléphones.

Une femme à Kehl, côté allemand du Rhin, filmait le ciel de Strasbourg pour une raison banale — peut-être les nuages, peut-être rien, peut-être l’habitude moderne de filmer avant même de regarder. Sa vidéo fut la première à circuler. On y voyait le ciel bleu de juillet, parfaitement ordinaire, et puis cette lumière — blanche, verticale, absolue — qui dura moins d’une seconde et qui n’avait aucun nom dans le vocabulaire des choses normales. Puis le souffle atteignit son téléphone et la vidéo s’arrêta.

Elle fit deux cent millions de vues en vingt minutes.
Pendant un long moment — peut-être dix minutes, peut-être vingt, le temps avait cessé de fonctionner normalement dans les rédactions et les salles de crise — personne ne comprit ce qu’il regardait. Les cerveaux humains sont équipés pour traiter l’information connue, pour ranger les événements dans des cases existantes. Il n’y avait pas de case pour ça. Les présentateurs des chaînes d’information, ces professionnels entraînés à parler de n’importe quoi avec une autorité lisse et continue, se retrouvèrent silencieux devant leurs écrans, la bouche légèrement ouverte, dans une stupeur qui était peut-être la chose la plus honnête qu’ils aient jamais diffusée.

Sur BFMTV, le présentateur dit « nous avons des images de… il semblerait que… » et s’arrêta. Il resta silencieux quatre secondes — quatre secondes d’antenne nue, sans commentaire, sans habillage sonore, sans bandeau défilant. Quatre secondes qui constituèrent probablement le moment de télévision le plus vrai de la décennie. Puis son oreillette lui dit quelque chose et il reprit, mais sa voix avait changé. Elle avait perdu cette qualité particulière, cette tension professionnelle permanente qui donne aux voix de journalistes télé leur timbre caractéristique. Il parlait maintenant comme un homme normal qui ne comprend pas ce qu’il voit.

Les images satellitaires arrivèrent dans l’heure.
Le bâtiment Louise-Weiss n’existait plus. À sa place il y avait un cercle. Un cercle parfait, presque propre dans sa géométrie, au centre duquel quelque chose brûlait encore mais qui n’était plus identifiable comme quoi que ce soit. La symétrie était la chose la plus terrifiante — cette précision qui rendait évidente l’intention, l’ingénierie, la volonté. Une catastrophe naturelle est toujours irrégulière. Celle-ci ne l’était pas.

Il en était de même pour l’Élysée et le VIII° arrondissement. Le cercle était là aussi, avec cette même propreté géométrique insensée.

Dans les appartements, les bureaux, les bistrots où quelqu’un avait allumé une télévision, les gens regardaient ces images en silence. Des familles entières, des inconnus côte à côte dans des aéroports ou des gares où tous les trains venaient d’être arrêtés, des clients de restaurants , tous silencieux, tous avec ce même regard légèrement défocalisé de quelqu’un dont le cerveau tourne mais ne produit rien, comme un moteur qui tourne à vide.

Ce n’était pas de la peur, pas encore. La peur viendrait plus tard, quand la réalité aurait fini de pénétrer. C’était quelque chose d’antérieur à la peur — ce moment précis où la réalité présente une facture que la conscience n’est pas encore capable de lire.

À Berlin, la chancelière regardait un écran depuis vingt minutes sans avoir prononcé un mot. Son conseiller principal lui avait parlé trois fois. Elle n’avait pas répondu. Ce n’était pas de l’indécision — ceux qui la connaissaient bien le comprirent plus tard. C’était le même processus qui se déroulait dans des millions de crânes simultanément, ce recalibrage forcé et douloureux du monde possible.

Poutine prit la parole depuis le Kremlin à 14h00, heure de Moscou.

Il aurait pu nier. Le protocole diplomatique habituel l’y invitait — cette danse grotesque et ritualisée où l’on nie l’évidence pendant que les experts débattent, où l’on achète du temps pendant que la poussière retombe. Il avait lui-même pratiqué cet art avec une maestria froide pendant des décennies. La Crimée. Les Wagner au Mali. Le MH17.

Cette fois, il n’en fit rien.

Son discours dura quatre minutes et trente-sept secondes. Il était calme, presque bienveillant, avec ce détachement particulier des hommes qui ont décidé que l’Histoire leur donnait raison avant même qu’elle ne soit écrite. Il ne revendiqua pas explicitement les frappes — il n’en avait pas besoin. Il s’adressa directement au peuple français, par-dessus la tête de ses dirigeants disparus, comme on parle à quelqu’un dont on vient de tuer le geôlier.

« Le peuple français, » dit-il, « est un grand peuple. Il a toujours su, dans les moments décisifs, prendre son destin en mains. L’heure est venue de retrouver sa souveraineté. »

Puis vint l’annonce sur l’accord militaire russo-chinois. Une attaque contre l’une des deux puissances entraînerait la réponse immédiate de l’autre. La formule était simple, claire, et avait l’avantage considérable d’être crédible. Pékin confirma dans la demi-heure par un communiqué laconique de trois lignes.

Et enfin, presque en passant, comme une évidence : il rencontrerait Donald Trump prochainement, pour des discussions « franches et pragmatiques sur l’avenir du monde. »

Franches et pragmatiques. La formule fit le tour des rédactions internationales en quelques minutes. Dans les cercles diplomatiques, « franches et pragmatiques » signifiait une seule chose : les adultes allaient se parler, et ils n’avaient pas prévu de vous inviter.

L’Assemblée Nationale tenait encore. Le bâtiment du Palais Bourbon, sur la rive gauche, avait survécu — les missiles avaient été d’une précision chirurgicale, ou d’une intention très calculée. On supposerait plus tard que c’était la seconde hypothèse. Laisser un parlement en état de fonctionner après avoir décapité l’exécutif n’était pas un oubli. C’était un message.

La séance extraordinaire fut convoquée dans les trois heures suivant les frappes.

Ce qui se passa ensuite dans l’hémicycle n’avait pas de précédent dans l’histoire de la Cinquième République — ni peut-être dans aucune République française. Des députés pleuraient. D’autres hurlaient. Un élu de Seine-Saint-Denis et un député des Alpes-Maritimes en vinrent aux mains au pied de la tribune, et il fallut trois huissiers pour les séparer. Une élue du groupe Renaissance s’évanouit et fut évacuée sur civière. Quelqu’un, jamais identifié, lança un stylo qui traversa l’hémicycle et atteignit le micro de la présidence dans un retentissement sourd qui suspendit le chaos deux secondes avant qu’il ne reprenne.

La présidente de l’Assemblée avait perdu le contrôle de la séance depuis quarante minutes lorsque Philippe Tanguy demanda la parole.

Il attendit. Il ne cria pas pour obtenir le silence — il se contenta de rester immobile à la tribune, les deux mains posées à plat sur le bois, regardant ses collègues avec une expression qui n’était ni du mépris ni de la colère mais quelque chose de plus difficile à nommer. De la lassitude, peut-être. La lassitude de quelqu’un qui a dit la même chose pendant des années sans être entendu et qui voit maintenant que les faits lui donnent raison dans les pires conditions possibles.

Le silence se fit par contagion, rangée après rangée.

« Le parapluie nucléaire américain, » commença-t-il, sans élever la voix, « n’a jamais existé.« 

La phrase tomba dans le silence comme une pierre dans une eau noire.

« Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une analyse de politique étrangère sujette à débat. C’est une réalité que les stratèges américains eux-mêmes n’ont jamais contestée sérieusement en privé, que les universitaires documentent depuis les années soixante, et que chaque président des États-Unis a soigneusement évité de confirmer pour la simple raison que confirmer une fiction suffit parfois à lui donner une utilité provisoire. »

Il fit une pause.

« Posez-vous la question — la seule question qui compte ce soir. Un président américain, quel qu’il soit, républicain ou démocrate, signerait-il l’ordre de lancer des missiles balistiques intercontinentaux en sachant que dans les vingt-deux minutes suivantes, la moitié des villes américaines serait rayée de la carte en représailles ? Signerait-il cet ordre pour défendre des pays dont une part significative de sa population est incapable de situer la capitale sur une carte ?« 

Un député de la gauche cria quelque chose, rapidement rejoint par ses collègues. Tanguy attendit.

« Nous avons construit toute notre politique de sécurité collective européenne sur une promesse que personne n’a jamais eu l’intention de tenir. Ce n’est la faute de personne en particulier. C’est une faute collective, confortable »

Il regarda l’hémicycle. Quelque chose avait changé dans la salle — pas le calme, pas l’accord, mais une qualité d’attention différente. Celle des gens qui entendent quelque chose qu’ils savaient déjà et qu’ils avaient choisi de ne pas savoir.

« Il y a dans cet hémicycle des collègues qui vont nous proposer de répondre. De montrer que la France ne se laisse pas faire. Que nous avons nous-mêmes l’arme nucléaire et que nous devons démontrer notre détermination. »

Il s’arrêta.

« Je leur fais une proposition simple. Que chaque député qui votera pour une réponse nucléaire prenne ici, devant le peuple français, l’engagement solennel de rester dans cet hémicycle pendant que Paris sera évacué. Que leur sacrifice — parce que c’est de cela qu’il s’agit, appelons les choses par leur nom — montre l’exemple. Que leur certitude, si elle est sincère, soit payée au prix qu’ils demandent aux autres de payer.« 

Le silence était maintenant total.

« Parce que si vous n’êtes pas prêts à faire cette promesse, vous n’avez pas le droit de voter la mort de gens qui, eux, n’ont pas le choix de partir. »

Il enleva ses mains du pupitre et retourna s’asseoir.

Le débat qui suivit fut court.

Étrangement, presque décemment court. Les orateurs qui montèrent à la tribune après Tanguy semblaient avoir perdu quelque chose — le carburant de leur indignation, peut-être, ou simplement l’envie de mentir ce soir-là. Quelques-uns tentèrent malgré tout. Ils évoquèrent la dignité nationale, l’honneur, l’effet de la faiblesse sur les futures négociations. Leurs voix manquaient de conviction même à leurs propres oreilles.

La présidente annonça le vote.

Les chiffres apparurent sur les écrans de l’hémicycle.

Désescalade et ouverture de négociations immédiates : 92%

Abstentions : 8%

Il fut décidé collégialement, dans un murmure, de ne pas comptabiliser le vote de la députée Degolu (la sœur de la magistrate, le monde  de l’oligarchie est petit), qui s’était manifestement trompée de bouton et dont le visage cramoisi indiquait qu’elle en était la première consciente.

Dehors, Paris était silencieuse, d’un silence qui n’avait rien à voir avec Noël. Les gens regardaient leurs téléphones. Certains faisaient leurs valises sans savoir où aller. D’autres n’avaient nulle part où aller et restaient assis dans leurs cuisines avec la télévision allumée sur des chaînes qui n’avaient plus grand-chose à dire.

La France venait de voter pour ne pas mourir.

DiogeN

Toute ressemblance avec des éléments existants ne serait que fortuite 

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3 Commentaires

  1. Bravo pour cette captivante nouvelle d’anticipation ! j’espère que la France votera pour ne pas mourir avant le déluge de sang et de feu . Je suis totalement contre ce partage , tout autant que le renforcement des accords de défense avec nos amis moyen-orientaux comme l’a annoncé EM hier – mais vu ce qu’il se passe c’était évident que les émirs, qui doivent avoir le genou qui flageole sacrément sous leur djellaba, allaient exiger un supplément d’engagement . Une calamité ce moyen-orient , sans parler de l’Afrique du nord.

  2. Ça partait de façon cauchemardesque mais la fin laisse un espoir. Et Poutine qui nous débarrasse du micron, ce serait parfait.