Le diable et l’horloger : conte de la Saint-Sylvestre et pour l’année qui s’annonce

                                     LE DIABLE ET L’HORLOGER. 
   Il était une fois un pauvre horloger, mais alors tellement pauvre que même les araignées avaient déserté sa misérable boutique pour aller tisser leurs toiles ailleurs. Il vivait d’ailleurs dans l’arrière-boutique de sa boutique. Un misérable logement qui jouxtait son atelier, si misérable que les souris avaient plié bagage pour s’installer sous des cieux plus cléments. 
   C’étaient les montres et les horloges à quartz qui l’avaient quasiment ruiné. Il ne subsistait que grâce à des travaux de réparation de pendules anciennes. De plus en plus rares il est vrai. Ce soir du trente et un décembre, il soupait d’un quignon de pain dur  et d’une tranche de jambon racornie, le tout arrosé d’un verre de vin plus âpre que l’acide ripopé que l’on servait dans l’estaminet de son quartier. Il était si désespéré, qu’il finit par s’écrier : « Je donnerais volontiers mon âme au Diable s’il pouvait me tirer de ma misère!» 
   Il avait à peine fini sa phrase, qu’il eut soudain l’impression que la pièce glaciale se réchauffait brusquement, et le sentiment d’une présence dans son dos. Il se retourna et aperçut un homme tout habillé de noir, les yeux brillants comme des escarboucles, et dont l’eau de toilette exhalait des senteurs âcres, où cependant le soufre dominait. C’était le maître des enfers en personne, à n’en pas douter. L’être infernal s’adressa à lui en ces termes : 
 — Que me veux-tu, misérable vermisseau? Je t’ai entendu te plaindre sur ta condition. Tu prétends passer un pacte avec moi si je te tire d’affaires. Voilà ce que je te propose : je te donne ces trois sacs de pièces d’or, et tu me donneras ton âme le soir du trente et un décembre prochain lorsque sonneront les douze coups de minuit sur cette horloge comtoise  que j’aperçois là-bas. Acceptes-tu cet arrangement?
   — Oui, maître, je préfère cela à cette vie de misère à laquelle  je suis astreint.
    — Très bien, tu dois d’abord signer ce document, et à l’heure dite, je viendrai prendre livraison de mon dû. 
   Ainsi fut fait.  Avec l’or du Diable, l’homme rénova sa boutique, se lança dans le commerce de luxe,   embaucha des vendeurs, ouvrit des succursales dans le monde entier. Il devint riche, immensément riche. Il connut la vie de château, la gloire, la reconnaissance. Cependant la date fatidique se rapprochait  à grand pas.
   Le soir fatal, il s’installa dans son atelier pour attendre la visite de son diabolique visiteur. Minuit approchant, ce dernier ne tarda pas à apparaître, environné de vapeurs nauséabondes. L’horloge égrena les douze coups de minuit. Satan  jeta un coup d’œil triomphant et méphistophélique au misérable. 
   — Allons, il est l’heure de remplir ta part du marché. Tu dois me suivre à présent. Minuit est passée.
   — Je voudrais bien, ô grand Satan, sauf qu’il n’est pas minuit malgré les douze coups de la comtoise. J’ai pour habitude de ne pas reculer cette pendule d’une heure lors du passage aux heures d’hiver. Il n’est que onze heures. Vous pouvez vérifier sur l’horloge digitale du  magasin d’en face. Et vous avez bien dit : les douze coups de minuit. 
    — Misérable créature, s’écria le Démon, tu m’as trompé! Je m’en vais bredouille. Profite bien de ton argent. Je suis sûr qu’on se reverra un jour. N’est-il pas écrit qu’il est plus facile pour un chameau de passer par un trou  d’ aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. À bientôt.
   Le Diable disparut dans un tourbillon de fumée puante, en laissant derrière lui une odeur d’œuf pourri caractéristique et deux magnifiques empreintes de pieds de bouc sur le parquet. 
   Une fois seul, notre homme se rendit pour réveillonner dans un restaurant renommé. Tout en dînant, il réfléchit à ce que lui avait dit Lucifer. Ne tenant pas à passer l’éternité sur une rôtissoire, dès le lendemain, il fit largement profiter  de son immense fortune  les plus défavorisés tout au long de sa vie.  Il mourut nonagénaire et en odeur de sainteté. 
                                                         FIN 
ARGO
BONNE ANNÉE 2024 À TOUS, À NOTRE PRÉSIDENTE, AUTEURS, MODÉRATEURS ET COMMENTATEURS, AINSI QU’À VOS FAMILLES.

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13 Commentaires

  1. Bonne année 2024 Argo, ainsi qu’à tous les participants du site.
    Formons le vœu que cette année nous débarrasse de tous les tyrans que nous avons sur le dos.

  2. Bonne année Argo et tous mes voeux pour 2024 !
    Que tes souhaits se réalisent, continue de nous enchanter avec des contes dans une période collective compliquée

  3. Bonne nouvelle année, Argo ! Bonne santé et bonnes contributions à ce site !
    Merci pour avoir une fois de plus réussi à rouler le Diable !

  4. Merci Argo. En espérant que 2024 soit porteuse de santé et de sérénité ainsi qu’à votre famille et vos proches.

  5. Merci pour ce récit, conteur Argo pas encore publié.
    Il me rappelle ce conte-là sur des moines qui prenaient à bâtir leur monastère. Ils avaient passé un pacte avec le diable. Ou au moins l’un d’entre eux. Une légende lue dans un “Conte et Légendes” de nos provinces, enfant. J’hésite à “spoiler” en en racontant la fin. Des moines astucieux. Si Vous voulez que je vous la raconte, dites le moi ; vous pourriez vous en servir pour un autre de vos contes.
    J’étais fasciné par les contes où des petits malins parvenaient à duper le diable. Je me rappelle en avoir lu plusieurs.
    Je pourrais poster cette fin ici, et vous l’effaceriez une fois lu pour ménager la surprise aux lecteurs. Vive le pays des contes !

  6. Merci pour ce conte dont on attend, en cours de lecture, avidement la fin !
    Bonne année à toi et à tous ceux que tu aimes.

  7. Bonjour,

    Merci, cher Argo pour ce conte.

    Chaque année, le changement d’heure, au printemps, me donne l’occasion de maudire Giscard.

    Il nous vole une heure de printemps contre une heure d’hiver : c’est le libéralisme avancé …

    Bonne année à toi et à tous les tiens, aux Corréziens, à tous les Limousins (et spécialement aux Limougeauds en souffrance de la politique de nos gouvernants criminels) …

    • “Chaque année, le changement d’heure, au printemps, me donne l’occasion de maudire Giscard.”
      Et tous ses successeurs qui n’ont pas eu les couilles de supprimer cette stupidité. Ils auraient fait là une seule réforme intelligente. Mais on préfère dérouler le papis rouge aux Drag queen et à l’immigration.

  8. Histoire qui me rappelle un peu Faust. Cependant je ne pense pas qu’il soit si facile de tromper le diable et de s’en sortir ainsi !

    • Il est d’autant plus difficile de tromper le diable car il a réussi à prendre le pouvoir au seul endroit au Monde où il n’aurait jamais dû le prendre : le Vatican par le monstre endiablé anti-pape François.

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