Le Noël de Nounours

Je ne me rappelle plus qui me l’avait offert. Probablement une de mes tantes. Un ours en peluche brun. Je l’ai tout de suite adopté. Je l’ai appelé Nounours, tout simplement.  Il est vite devenu mon ami, mon confident, mon frère. Je ne m’endormais jamais sans lui, nous partagions  le même oreiller. C’est à lui que je me confiais quand j’avais du chagrin. Il en a essuyé des pleurs. Je voulais tout ce qu’il y avait de plus beau pour lui. La plus jeune de mes tantes lui tricota un pull, confectionna pour lui un pantalon avec des chutes de tissus. Vêtu ainsi, il avait fière allure. Il lui manquait des chaussures. 
Un jour où j’avais accompagné  mémé au bourg  pour quelques emplettes, mon attention fut attirée par un petit bonhomme en bois  vêtu d’un ciré et chaussé de bottes de caoutchouc dans la vitrine de l’épicier. C’était une publicité pour des vêtements de pluie, ou autre chose. C’était une épicerie de village comme il n’y en a plus aujourd’hui. Le café se vendait en vrac, l’huile également. On y trouvait tout ce dont les gens de la campagne avaient besoin. Des bottes, des galoches, des arrosoirs, du fil barbelé, des clous, des outils, même des vêtements, et plein d’autres choses encore. Une vraie caverne d’Ali Baba. Le maître des lieux était un vieux monsieur en blouse grise, béret sur la tête, moustache en brosse. Il m’intimidait un peu. Pour Noël, il proposait à la vente quelques jouets qu’il exposait à la vue des enfants : trains mécaniques,  quelques poupées, des soldats de plomb. Ce jour-là, ce furent uniquement les bottes et le ciré qui me captivèrent. 
Sortis de la boutique, chemin faisant, je confiai à ma grand-mère, en fait ma bisaïeule, que j’aurais bien vu les accessoires du petit bonhomme de la vitrine sur mon ami Nounours. Elle me fit comprendre que l’épicier ne voudrait peut-être pas s’en séparer. Cela me chagrina quelque peu. Je me consolai  en accompagnant mémé à la préparation de la crèche. En ce temps-là, on pouvait préparer une crèche de Noël sans craindre qu’elle fût  saccagée par des mains sacrilèges.
C’était une pauvre crèche. Les personnages ne dataient pas d’hier. Certains disaient qu’ils avaient plus de deux cents ans.   Ils étaient un peu écaillés, et les couleurs avaient perdu  de leur éclat. Un agriculteur avait fourni la paille, et le menuisier avait construit une crèche. Le tout avait quand même fière allure. L’enfant Jésus n’y serait  déposé  que le jour  de la messe de Noël. 
J’accompagnai mémé ce soir-là. Nous prîmes la route,  éclairés par une bougie fichée dans une vieille lampe de mineur.  En chemin, nous devions prendre une vieille voisine qui habitait une maisonnette dans une sapinière. Trois kilomètres nous séparaient du bourg, ça faisait loin pour mes petites jambes. J’avais pris avec moi mon copain Nounours, bien au chaud sous mon duffle coat. Avec lui, j’avais moins peur des loups ou autres sales bêtes qui rôdent dans la nuit. 
Parvenus  au bourg, on voyait les gens qui arrivaient  de tous les côtés grâce à leurs lumignons. On aurait dit des chenilles lumineuses qui rampaient  dans la nuit.  La place était noire de monde. À cette époque, la religion prenait encore une grande place chez les habitants des zones rurales. Une fois entrés dans l’église, catastrophe, nous pûmes voir  que l’âne s’était cassé en deux. Il faut dire que les santons de plâtre séjournaient dans le grenier du lieu de culte, un endroit humide à souhait. Tout le monde était bouleversé. Je tirai le prêtre par le fond de  sa soutane et lui murmurai quelque chose à l’oreille. Il me fit un grand sourire. « Mais oui, mon petit, me dit-il, tu as raison, même les ours sont des créatures du bon Dieu.» C’est ainsi que mon ami Nounours remplaça l’âne au pied levé le temps de la messe. Je le récupérai à la sortie.
Le lendemain, au pied du sapin, il y avait deux paquets pour moi : des papillotes et un livre de contes avec des  illustrations , contes que me lirait mémé avant de m’endormir, et oh! surprise, le beau ciré vert   et les bottes pour Nounours. Le tout lui allait comme un gant. Je ne sais pas comment grand-mère avait fait pour soudoyer  l’épicier. Peut-être le miracle de Noël.
Nounours m’a accompagné pendant la période la plus importante de ma vie, l’enfance. Et puis un jour, peu à peu , je l’ai négligé, puis oublié. J’avais grandi. Je ne sais pas où il a fini ses jours. Peut-être chez une nièce, ou une petite cousine. Mais maintenant que j’y repense, je m’en veux de l’avoir trahi. Mais j’ai l’impression qu’il est encore à côté de moi, qu’il me protège, tel un ange gardien. Je pense m’en acheter un pour Noël prochain, de grande taille, et que je conserverai jusqu’à ma mort. 
En grandissant, j’ai appris que les ours, les vrais,  n’étaient pas des peluches inoffensives, mais  à cette époque, personne n’aurait pu me dire que Nounours aurait pu faire du mal à quelqu’un, non personne.
Argo
JOYEUX NOËL À TOUS! 

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11 Commentaires

  1. Merci Argo pour ce récit émouvant, c’est un magnifique cadeau que vous nous avez fait aujourd’hui.Je vous souhaite un excellent Noël.

  2. Merci de ce beau conte dont la période sacré de Noël ravive le souvenir de l’origine, Argo. Moi aussi, le cousin de votre nounours m’a accompagné longtemps. A une période plus aisée que la vôtre, je lui avais mis une marinière pour qu’il n’ait pas froid. A un âge trop avancé pour que j’ose le dire, ni pour que je joue encore avec lui. C’était un dernier remerciement de la grande enfance pour sa compagnie et son réconfort. L’enfant intérieur en vous ne l’a pas oublié et lui est également reconnaissant. Tout cela qui semble puéril correspond bien à des réalités profondes pourtant.

  3. Merci Argo. Très beau conte de Noël qui nous rappelle le sens des vraies valeurs, la générosité spontanée, sans rien attendre en retour. Les miracles inattendus étant nos plus beaux cadeaux. Joyeux Noël ami.

  4. Merci, Argo, pour ce beau souvenir si bien raconté ! Un beau cadeau en ce 24 décembre. Joyeux Noël, ami !

  5. Merci pour ton si touchant récit, cher Argo.

    Joyeux Noël à toi et à tous les tiens !

  6. Je ne sais pas où est passé mon ours.
    Je me rappelle qu’il était beige et avait beaucoup servi, je l’ai surement trainé partout, car à la fin , il était avachi et décoloré.
    Ma mère a dû le jeter sans me demander mon avis.
    J’ai reçu ensuite, un toutou en peluche qui est vite devenu la mascotte.

  7. Merci, Argo, pour nous avoir invités à tes côtés, lors de cette vieille, vieille fête de Noël dans ton village d’enfance avec ta bisaïeule et tous les autres personnages de ce temps-là. Que de bons souvenirs ! Joyeux Noël !

  8. Merci Argo, pour cette jolie histoire très touchante qui rappelle un bonheur passé helas trop vite! C’est vrai les ours peuvent être dangereux,
    mais je les préfère aux islamistes! Je te souhaite un joyeux Noël ainsi qu’a toute ta famille.

  9. Merci Argo pour ce tres beau recit.
    Mon frere, 68 ans,,pas catho pour un sou et du genre un dur et un tatoue, a toujours garde son nounours et l a place ,chez lui,dans une armoire.

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