Conte de Touraine : « cette nuit-là, les bêtes se mettaient à parler le langage des hommes… »

Carte postale de Noël en relief, ange, biches – 1905 (car notre conte du jour se passe en 1905…).

Les Bœufs de Thilouze, conte de Touraine,  tiré du livre Si Noël m’était conté  de Gérard Bardon.

L’auteur du conte Les Bœufs de Thilouze : Bernard Briais 

Authentique Tourangeau, Bernard Briais a déjà consacré de nombreux livres à sa province, évoquant tour à tour son histoire, ses hommes, ses monuments, ses paysages, ses coutumes…

Chaque année, il participe à la rédaction de l’«Almanach du Tourangeau» ; l’occasion pour lui d’aborder de multiples sujets relatifs à sa région, et notamment ces légendes venues des profondeurs du temps ou ces contes inspirés par «sa» terre natale.

 

L’auteur du recueil de contes : Gérard Bardon
Gérard Bardon est le rédacteur en chef de l’Almanach des terroirs de France.
Depuis des décennies, il collecte les traditions de nos campagnes françaises et des contes populaires. Il est aussi lui-même l’auteur d’histoires, contes, récits, livres historiques, livres gastronomiques ou du terroir.
Gérard BARDON nous livre ici une belle sélection de contes de Noël qu il a trouvés dans les traditions populaires, chez nos grands auteurs de contes, ou qu il a rédigés lui-même.

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Les Boeufs de Thilouze

Ferme en Touraine

 

En ce temps-là, le gars Firmin, un « vieux garçon » qui atteignait la quarantaine, était employé à la ferme des Genêts, à Thilouze en Touraine.

Comme c’était alors l’habitude, il couchait dans l’étable avec les deux boeufs de l’exploitation, un blanc qu’on appelait « le Blanc » et un roux qu’on avait tout simplement baptisé « le Roux ».

 

La nuit de Noël 1905, Firmin décida de ne pas accompagner ses patrons à la messe de minuit. Il voulait vérifier ce qu’on racontait dans la région : à savoir que, cette nuit-là, les bêtes se mettaient à parler le langage des hommes et qu’elles en profitaient pour dire ce qu’elles pensaient de leurs maîtres ; on racontait aussi qu’elles annonçaient les décès de l’année à venir… mais malheur aux audacieux qui se risqueraient à les écouter !

Et, en effet, quand les cloches de l’église eurent cessé d’annoncer le saint office, à la grande stupeur de Firmin, les boeufs se mirent à parler :

« Notre bouvier n’est pas un mauvais bougre, dit le Blanc, mais il lui arrive de nous imposer des journées de labour harassantes dans des terres pleines de cailloux…

— C’est vrai, poursuivit le Roux, et il pourrait au moins, ces jours-là, nous donner un supplément de luzerne ou de betteraves… »

La discussion entre les deux boeufs se poursuivit un moment…

« Ils n’ont pas tort, pensa Firmin, je n’ai pas toujours traité ces braves boeufs comme ils le mériteraient… »

Puis, le Blanc et le Roux se mirent à donner le nom des habitants de Thilouze qui ne passeraient pas l’année.

Ils citèrent d’abord la vieille Sylvine, de la Goyandière, ce qui n’étonna guère Firmin car on disait depuis quelque temps qu’elle avait déjà un pied dans la tombe… Puis, ils annoncèrent le décès du père Gaucher qui serait emporté par une angine de poitrine avant les Rameaux, et la femme à Lucien Legendre qui ne se relèverait pas de ses couches… Firmin écoutait la liste des futurs défunts et s’apitoyait sur les plus jeunes d’entre eux… « Voilà, conclut le Blanc, ceux qui ne seront plus là pour fêter le prochain Noël… »

Puis, après un long silence, il ajouta : « Quel étourdi je fais, j’allais oublier le dernier : Firmin, notre bouvier… »

En entendant son nom, l’intéressé faillit se trouver mal… Il voulut en savoir plus, demander aux boeufs la date de sa mort, mais les cloches sonnaient la fin de la messe de minuit et les boeufs se turent à nouveau…

À partir de cette nuit-là, le pauvre Firmin sombra dans une profonde dépression ; il perdit le goùt de vivre ; il ne mangeait plus, ses nuits étaient agitées de cauchemars au cours desquels la mort munie de sa faux venait le chercher. Plus le temps passait, plus il maigrissait…

La tristesse de son visage et ses propos désabusés inquiétaient son entourage. On le croyait atteint d’une de ces maladies fatales qui conduisent inéluctablement au cimetière.

La veille de Noel 1906 arriva enfin. Pour Firmin, aucun doute : il ne lui restait que quelques heures à vivre…

Complètement paniqué, il prit la bouteille de gnôle qu’il gardait dans le coffre où étaient entassées ses affaires — de l’eau-de-vie de prune d’une vingtaine d’années d’âge —, et il but… Il but tant qu’il vida la bouteille et sombra dans un profond sommeil… Au bout d’un long moment, il fut réveillé par une sensation d’humidité sur son visage ; il réalisa alors que les deux boeufs étaient en train de le lécher. Il entendit aussi les cloches de l’église qui annonçaient la messe de minuit : « Rassure-toi, Firmin, tu es bien vivant… » C’était le Roux qui parlait… « Nous avons seulement voulu te donner une bonne leçon et punir ta trop grande curiosité, ton impudence, continua le Blanc. Les hommes ne doivent pas écouter les animaux parler la nuit de Noël »

Tout abasourdi, Firmin bredouilla des remerciements et jura que, plus jamais, il ne recommencerait. D’ailleurs, depuis cette aventure, il ne manqua jamais d’assister à la messe de minuit et il n’oublia pas, avant de gagner l’église, de donner une double ration de foin aux deux boeufs de la ferme !

Bernard Briais 

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5 Commentaires

  1. JOYEUX NOEL Jules, et merci pour ce conte amusant où les bêtes se moquent des hommes, mais uniquement le soir de Noel.

  2. les choses ont en effet bien changé, à présent ceux qui ont le droit de parler (de mentir en fait) parlent le langage des animaux !!!

  3. Comme c’est mignon. Bien traiter les autres animaux. Se souvenir qu’on n’est qu’en manifestation de la nature. Ecouter sa voix.

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