Le miracle de Noël… Le Premier conte RR de l’Avent !

 Le récit qui va suivre n’est qu’une œuvre de fiction. L’action se déroule dans la Normandie de la moitié du dix-neuvième siècle. Normandie envoûtante, Normandie de Maupassant, de Flaubert, de La Varende, et de tant d’autres. Normandie que j’ai fini par apprécier au fil du temps. Normandie des bourgs, des vallons, des bocages, des prairies, des étangs et des forêts. Normandie mystérieuse, où le ciel et la terre semblent se rejoindre. Il faut la voir au crépuscule lorsque la pluie clapote sur les chemins, quand  les croix des carrefours dressent leurs moignons tordus vers le ciel, quand le vent fait s’agiter les branches des arbres.   Quand le noir cortège des corbeaux croasse sur la plaine. 

 J’aime ces moments-là, quand la tristesse envahit mon âme, quand le souvenir du temps passé, le mien,  me submerge et me fait chavirer. Je suis un oiseau de nuit . J’ai traversé maintes  fois dans l’obscurité, éclairé par une lampe électrique,   la forêt à côté de chez moi, modeste forêt, mais dense. J’y ai fait de magnifiques rencontres : chevreuils traversant  le sentier juste devant moi, sangliers s’enfonçant dans les fourrés, et bien d’autres encore. Le peuple de la nuit. Les chouettes hululant sous le couvert  des chênes. Je les imite à la perfection, et je suis attendri lorsqu’elles me répondent. J’ai l’impression d’appartenir à la forêt, d’en être un membre à part entière. 

   Mon petit conte de Noël fait partie intégrante d’une nouvelle que j’ai rédigée récemment. Vous la livrer in extenso aurait pris trop de place, je l’ai quelque peu élaguée.  Mais l’essentiel demeure. Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour vous souhaiter à tous et à toutes, bien à l’avance, amis et amies de RR, de bonnes fêtes de fin d’année, ainsi qu’à vos familles, malgré les nuages noirs qui s’amoncèlent au -dessus de nos têtes. 
 LE MIRACLE DE NOËL
   Guillaume Prandieu,   propriétaire du domaine des Ouches, était tout à son chagrin en  ce vingt-quatre décembre. Son épouse, Roselyne, venait de mourir en couches, ainsi que leur  enfant, un garçon. Guillaume, maître Guillaume comme on l’appelait, en avait tant rêvé de ce garçon! Un héritier à qui il aurait pu laisser ses biens. Des biens conséquents. Un manoir, une exploitation agricole florissante, des fermes en métayages çà et là.  Mais voilà, le sort en avait décidé autrement. Il perdait à la fois une épouse aimante et l’espoir d’une postérité. 
   Prandieu était resté célibataire jusqu’à ses quarante ans. Il rencontra sa future au marché. Elle s’était tordu  la cheville. Il la ramena chez elle, avec son tilbury. C’était la fille d’un gros propriétaire. Ils se revirent, s’apprécièrent,  et ce qui devait arriver arriva. Ils se marièrent un jour de printemps tout blanc d’aubépines.  Ils s’aimaient. Et quand Roselyne lui annonça qu’elle attendait un enfant, il fut fou de joie. Mais voilà, le destin veillait, un bien triste destin.
   L’accouchement se révéla   long et difficile, en cette veille de Noël. Roselyne mourut, et le nouveau-né  aussi. La sage-femme courut alerter le médecin du village, mais il était trop tard. L’homme de l’art ne put que constater le double décès.  C’est pourquoi Guillaume pleurait, la tête dans les mains,  les deux coudes appuyés sur les accotoirs  de son fauteuil. Son chagrin ne semblait pas avoir de fin. Il trouvait cela injuste, car il s’estimait bon chrétien. Jamais il ne jurait le nom de Dieu, il ne ratait pas  une messe, se montrait toujours charitable envers les vagabonds et les malheureux qui traversaient son domaine. 
   Il avait envoyé la vieille Manette, la vieille cuisinière, au lit. Celle-ci lui avait préparé une marmite de soupe, mais il n’avait pas le cœur à avaler quoi que ce fût . L’horloge venait de sonner les douze coups de minuit.  Il allait s’assoupir, quand on frappa rudement à la porte. Quand il l’ouvrit, il aperçut un homme vêtu de haillons, coiffé d’un chapeau sombre.
   —  Veuillez m’excuser, monsieur, mais j’ai aperçu de la lumière. J’ai froid et  j’aimerais me réchauffer.
   — Entrez, mon ami, je suis bien chagrin, mais il ne sera pas dit que je laisserai quelqu’un mourir de froid. Je vais vous réchauffer de la soupe.
    — Ce n’est pas de refus.
   Le chemineau  passa longuement ses mains au- dessus des flammes de la cheminée. Guillaume alla quérir une assiette en étain, une cuillère, et servit son hôte, qui avala le contenu de l’écuelle avec une satisfaction évidente. 
   — Vous me semblez être bien chagrin, monsieur, que vous est-il arrivé?
   — J’ai perdu mon épouse et mon enfant ce soir. Voilà pourquoi.
   — Vous permettez que j’aille prier pour eux?  C’est un devoir que de prier pour les morts. 
   — Ils sont à l’étage, la chambre au bout du couloir.
   Le mendiant  gravit  les escaliers. Guillaume de son côté partit dans son bureau quérir un peu d’argent pour en faire don au visiteur. Quand il revint, l’homme avait disparu. Il courut à la porte, l’ouvrit. Il éclaira la cour à l’aide d’un fanal   et  n’aperçut personne. Plus bizarre encore, la neige venait de tomber, et il n’y avait pas de traces de pas, ni dans un sens, ni dans l’autre. Il revint à son fauteuil. Il lui sembla entendre comme des vagissements à l’étage. Il se précipita. Roselyne était là, adossée à ses oreillers, le visage rose, vivante, et le nourrisson   s’agitait en serrant ses petits poings.
   — Roselyne, mais tu étais… Et notre enfant…
   — J’ai rêvé que je dormais, Guillaume, puis je me suis réveillée. J’ai faim. 
   — Je cours te faire réchauffer du potage, il en reste.
   Prandieu était bouleversé. Il se pinça au sang à plusieurs reprises pour  s’assurer qu’il ne rêvait pas. La douleur était bien réelle, et il pouvait entendre Roselyne chanter une berceuse à l’étage. Il remonta une assiette de soupe bien chaude à l’accouchée. En redescendant , il voulut débarrasser la table. Ce fut la stupeur. Là, dans l’écuelle, l’image du visage du vagabond s’était imprimée. C’était bien lui, le visage hâve, des yeux brillants, la barbe et les cheveux sombres. Et à côté de l’assiette, une pièce d’or rutilante, avec un poisson gravé sur l’avers. À cet instant, Guillaume comprit qui était ce visiteur inconnu. Mais on toquait à la porte. C’était le prêtre de la paroisse.
   — Mon pauvre Guillaume, on vient de m’apprendre la triste nouvelle.
   —  Il n’y a plus de triste nouvelle, monsieur le curé, Roselyne est ressuscitée, ainsi que notre garçon. 
    — Tu te moques de moi, l’ami. C’est encore un coup de ce médecin. Cet anticlérical. Et en plus, tu es son complice! Je suis déçu. 
   — Personne ne se moque de vous. Quelqu’un est venu, s’est chauffé à la cheminée, s’est restauré, a demandé à voir Roselyne, et voilà. Si vous ne me croyez pas, regardez l’écuelle où il a mangé et ce que j’ai trouvé à côté. 
   Le curé examina l’assiette, la pièce de monnaie, pâlit,  faillit en avoir une attaque  et s’écroula dans un  fauteuil. Guillaume dut lui verser un verre d’eau de vie. Revenu à lui, l’abbé Joly  invita Prandieu à se mettre à genoux, à prier comme lui. Puis il visita Roselyne, constata le miracle, et repartit au presbytère, où il passa la nuit à rédiger un rapport pour son évêque.
   Lorsque ces événements s’ébruitèrent, la presse se déchaîna. Le curé fut traité d’obscurantiste  superstitieux, et le docteur de médicastre, incapable de discerner une catalepsie d’un décès. On plaignit même les habitants de la contrée, obligés de mettre leur vie  entre les mains d’un âne pareil. L’image du Christ de l’écuelle  fut assimilée à quelque trucage.    L’évêque se déplaça et voulut  bien considérer l’affaire comme un miracle. Mais cela n’alla pas plus loin. 
   Les Prandieu eurent un deuxième garçon, qui leur succéda à la tête du domaine. Guillaume et Roselyne moururent presque centenaires, le même jour.  Le miraculé, qu’on prénomma Lazare,  devint prêtre. Quant à l’écuelle et la pièce d’or, elles sont  exposées dans une vitrine à l’intérieur de  l’église, rappelant ce miracle, le miracle de Noël.  
FIN
Note de Christine Tasin
Merci à Argo pour ce beau conte. Et si vous l’imitiez ? Si vous nous envoyiez des contes de Noël, inventés par vous ou vos proches,  ou retrouvés dans de vieux livres de contes ou dans de vieux récits de nos campagnes ? 
Nous en publierions chaque jour jusqu’à Noël, eu guise de cadeau “d’avent” et, surtout, pour que les Résistants que nous sommes, attaqués de toutes parts, se réchauffent devant tant de chaleur humaine, tant de poésie, que l’on croie ou pas en Jésus fils de Dieu, peu importe… Bien sûr, tous les contes de Noël ne sont pas drôles, comme en témoigne le magnifique et si triste Petite fille aux allumettes d’Andersen, mais c’est égal, c’est beau.

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7 Commentaires

  1. C’est un conte de Noël, bien sûr. Mais, ami Argo, plus j’avançais en lecture plus ma gorge se serrait. Ton conte m’a profondément ému.
    Ta prose est d’une poésie remarquable et on se trouve entre le poème et la bauté.
    Comme le dit notre ami Jules dans son post, “Flaubert, Maupassant, Argo, écrivains normands”. C’est bien vrai !
    Merci mon ami, et je te souhaite aussi à toi, ta famille, et tes meilleurs amis, particulièrement Macron, Darmanin, et l’imam de la mosquée de ton patelin où tu vas dire ta prière du vendredi, une très bonne fête de Noël, naissance du Christ ayant créé la chrétienté laquelle a façonné tout notre pays pendant des millénaires, ainsi qu’une excellente fête du jour de l’an. 😊 😊

  2. Merci Argo pour ce beau conte, qui fait rêver.
    Cela nous manque en cette période et nous n’osons pas aller en chercher dans les vieux livres d’enfant.

  3. Un peu de rêve et de chaleur dans ce monde de débiles ! Merci Argo ! Et, comme je suis normande venue s’expatrier en Provence, je suis d’autant plus sensible à votre belle histoire.
    Je souhaite à tous de belles fêtes et, bien qu’on en soit très loin, des jours heureux à venir.

  4. Excellent! Je viens de découvrir ce conte qui m’a projeté dans l’Esprit de Noël. Un peu de douceur et d’espérance dans ce monde devenu fou. Merci Argo.

  5. Flaubert, Maupassant, Argo, écrivains normands. Bravo et merci pour cette touchante histoire si bien racontée !

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