Personne ne prend plus le temps d’écouter le vent… ni les histoires d’antan

JE VOUS ENVOIE MON ÉCOLE ET LES PLUS BELLES IMAGES DE MON ENFANCE,  QUE JE DÉDIE À RÉSISTANCE RÉPUBLICAINE EN SON ENTIER

LE TEMPS D’AVANT

Encore trois semaines, et septembre sera là. Septembre, symbole de la rentrée des classes, de l’automne qui approche à grands pas. Bientôt la nature nous offrira sa riche palette de couleurs, les ors de l’automne.  Les journées seront plus courtes, le vent se lèvera parfois, un vent qui murmure à mon oreille mille nouvelles, mille pensées, mille souvenirs, qui ne murmure que pour moi. De nos jours, personne ou presque  ne prend le temps de l’écouter. Peut-être est-ce pour cela qu’il est si furieux parfois.
Je me souviens. Je me souviens d’un temps qui n’est plus, le temps des pèlerines, des blouses grises, des ardoises et des craies, avec la petite éponge à effacer nichée dans sa boîte ronde en matière plastique, des gommes et des crayons,  des tableaux noirs fatigués à force d’avoir servi, des pupitres vernis et tachés d’encre, de cette encre que l’on versait dans des encriers de porcelaine, des cartes Vidal-Lablache, des porte-plume en  bois, des plumes Sergent-Major, des pots de colle à l’odeur de noisette avec la petite palette qui servait à l’étaler, de nos cahiers marque Clairefontaine, de la chaire de nos instituteurs juchée sur une estrade. Je me souviens de mon cartable en cuir qui m’a accompagné durant toutes ces années, ami fidèle, qui portait les stigmates d’une utilisation prolongée, des leçons apprises le soir sous la lampe,  de mon duffle-coat, qui m’a protégé des frimas de l’hiver, duffle-coat que le fabricant avaient doté de boutons qui émettaient, quand on soufflait dedans,  un son rappelant celui de l’harmonica. Je me souviens encore du son criard du guide-chant, sorte de petit harmonium, avec lequel notre institutrice accompagnait nos vocalises, qui souvent rappelaient plus le cri des palmipèdes qui peuplent  nos étangs que l’harmonie qui se dégage des chorales les plus affirmées. Les enseignants devaient tout faire en ce temps-là, presque tout savoir.
Je me souviens de ma première école, vieille école de banlieue, grise, hiératique, à l’aspect sévère, qui sera démolie plus tard pour être remplacée par un établissement plus fonctionnel, sinistre, sans âme. Je me souviens des vieux tilleuls qui ombrageaient le préau, tilleuls dont  le concierge émondait les fleurs et les feuilles,  et dont on faisait des tisanes que l’on nous servait à la cantine. Je me souviens de mes instituteurs et institutrices, qui m’ont enseigné les matières principales, que l’on appelle aujourd’hui les bases. Ils n’étaient pas tous commodes, en ce temps-là, mais ils exerçaient leur métier avec cœur, avec conviction. Parfois, ils avaient la main un peu lourde, une taloche par ci, une tirée de cheveux par là.  J’ai toujours échappé  à ce traitement, car, sans me vanter, j’étais un bon élève, parfois un peu dans la lune il est vrai.
Je me souviens aussi de la petite école primaire de Tulle, l’école de la Bride, ou école Turgot, dans le quartier du Trech, où j’ai achevé ma scolarité avant mon entrée au lycée. Vieux  bâtiments presque en ruine, et  auxquels on avait adjoint    des préfabriqués, chauffés à la diable par des poêles à bois, puis à fuel. On retrouvait souvent  l’encre gelée dans les encriers. Je me souviens de la vieille dame, veuve de guerre, celle de 1914-1918, qui nous vendait, pour quelques centimes  des crêpes de sarrasin, dites tourtous en patois corrézien, dans le couloir de l’entrée. Je me souviens encore de son nom. Madame Bourrioux, une humble femme toute de noir vêtue. Elle officiait devant un feu de cheminée, avec un poêlon noir de suie, qu’elle graissait avec un vieux chiffon tout huileux.  Je frémis en pensant à toutes les règles d’hygiène imposées de nos jours par l’Europe.  Et pourtant aucun d’entre nous n’est tombé malade. Je me souviens aussi de notre instituteur du CM2, monsieur Louis Fara, qui nous enseignait l’orthographe avec quelques astuces mnémotechniques. Quelques exemples : baraque ne prend qu’un r, car dans une baraque foraine on ne joue qu’un air à la fois; ou caresse ne prend qu’un r, car deux r c’est trop rugueux, et  une caresse est un geste doux. Gentil monsieur Fara, qui se dévouait pour que tous  ses élèves aient un niveau acceptable. Aujourd’hui, dans les écoles de la République, on sait à peine  lire et  écrire, tout juste  compter,   on déconstruit l’Histoire, on enseigne aux enfants qu’ils peuvent être indifféremment garçon ou fille, sans considération de sexe. Nous ne disposions pas de smartphones, ni d’ordinateurs, mais  dans nos écoles, on n’était pas racketté, on ne mourait pas du jeu du foulard ou autres inventions débiles, et nos enseignants n’étaient pas menacés de mort, ou n’étaient pas décapités tout simplement.  Mais ça, c’était le temps d’avant, le bon temps, où les élèves ne se nommaient pas Toufik, Mohamed, ou autres prénoms  pas trop bien de chez nous, où l’on pouvait rentrer à la maison , tout seuls, sans risquer de se faire écraser dans un rodéo urbain ou pire encore.
Et les jeudis! Je me souviens de mes jeudis à moi. Catéchisme le matin de bonne heure, au presbytère. L’après-midi, j’allais flâner le long des quais de la paresseuse Corrèze, accoudé à la rambarde d’un pont, contemplant le vol des martinets rasant les flots, à la recherche d’une proie vrombissante. Je me souviens aussi de la marchande de bonbons, où j’allais acheter après ma promenade pour quelques centimes des  caramels, ou autres cochonneries qui vous bousillent les dents. De retour à la maison, je regardais la télévision après avoir fait mes devoirs. Une vie simple, tranquille. Je me souviens, je me souviens. De tant de choses, futiles pour certaines, et qui peuplent le grand palais de ma mémoire.
On ne guérit jamais tout à fait de son enfance. Moi, je suis tombé de l’autre côté de la mienne, et je ne m’en  suis jamais relevé.

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8 Commentaires

  1. Allez, on jette tout ce qui est connecté et on retourne à cette époque avec nos enfants (ils vont réapprendre à vivre)…

    • J ai encore une boite de plume Sergent-Major de 1960 et un porte-plume d époque.
      Mais pas la bouteille d encre violette.
      Quelle époque si lointaine.

  2. Merci Argo,j ai vecu mon enfance ds des ecoles,je me souviens bien des encriers que l on remplissait le matin,mon pere en blouse grise,les parfums de l automne ds la cour ,les bâtons de reglisse,les carambars,les Têtes de negre que l on achetait en cachette..
    Et aussi un merci a M Pagnol ou J Prevert,je ne sais plus

  3. Merci pour cette évocation de temps anciens désormais révolus… et qui ne reviendrons pas, mais resteront présents dans nos mémoires.
    Plus vieille que vous, nous n’avions pas la télé (années 55/60) après les devoirs on avait ce le droit d’aller jouer avec les enfants du quartier ou, l’hiver, de lire ou de jouer près du poêle…
    Nostalgie …

  4. Souvenirs d’un temps et d’une France perdus. J’ai eu la chance d’avoir pu profiter d’une enfance libre, bien que née au début des années 80. Mes parents me laissaient encore vadrouiller seule dans mon quartier où nous connaissions tous les commerçants. Mais ce n’était déjà plus pareil.

  5. Bonjour et merci Argo de nous avoir rappelé ces merveilleux souvenirs d’enfance ,après avoir fait les devoirs donné par l’instituteur , les jeudis après-midi avec ma maman nous partions flâner , et avant de rentrer chez nous , m’emmenait voir passer les puissantes locomotives à vapeur. C’était le bon vieux temps comme l’on dit.

  6. Quelle belle envolée de nostalgie et de souvenirs entiers, avec encore la poussière dessus. Et avec l’image il y a le son. On entend le bruit que fait le papier des bonbons que l’on déshabille. Et les odeurs, les sensations… Merci Argo !

  7. MERCI Argo vous avez avec votre talent épistolaire écrit ce que j’aurai voulu écrire car j’ai vécu cela aussi et suis toujours et volontairement resté dans mon enfance

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