Shakespeare et Tchaïkovski


 
Lorsque William Shakespeare s’éteint le 23 avril 1616 à l’âge de 52 ans, qui aurait pu prévoir le destin fabuleux de son œuvre, qui a frappé le monde entier et toutes les générations encore aujourd’hui ? Il y a évidemment l’incontournable Roméo et Juliette, porté au cinéma en 1968, et dont maints compositeurs se sont emparés.
Il y a d’abord Berlioz avec sa symphonie dramatique écrite en 1839, ensuite Gounod avec l’opéra éponyme créé en 1867, le ballet de Prokofiev en 1935 et…West Side Story de Leonard Bernstein de 1957 qui reprend l’histoire avec les gangs de New-York. Et naturellement Tchaïkovski avec L’ouverture-Fantaisie de 1869.
Mais, outre Roméo et Juliette, Verdi certainement le plus grand compositeur d’opéras de toute l’histoire de la musique a repris Macbeth, Othello (devenu Otello), Falstaff… Chostakovitch a repris le thème de Macbeth dans Lady Macbeth de Mzensk, écrit en 1932. Falstaff a été repris dans Les joyeuses commères de Windsor, de l’Allemand Otto Nicolai, créé à Berlin en 1849.
La mégère apprivoisée a fait l’objet d’un film avec Richard Burton et Elisabeth Taylor sorti en 1969.
Hamlet a été repris par Berlioz, Ambroise Thomas, Chostakovitch et Prokofiev…et naturellement Tchaïkovski.
La Tempête a été adaptée en musique par Beethoven dans sa sonate éponyme qui porte le numéro 17, par Berlioz dans le chœur final de Lélio ou le retour à la vie, mais aussi Ernest Chausson, Arthur Honegger, Sibelius…et naturellement Tchaïkovski.
Revenons maintenant à Piotr Illitch avec une de ses œuvres les plus célèbres, Roméo et Juliette, créé en 1869. Cette pièce musicale n’est pas un poème symphonique qui raconte une histoire (Comme Dvorak avec La sorcière de midi), mais bien une ouverture-fantaisie, c’est à dire que le compositeur évoque seulement l’idée du drame.
Trois grands thèmes chers à Tchaïkovski se retrouvent dans cette ouverture-fantaisie : l’amour, la mort, le destin. L’introduction gothique dépeint le frère Laurent avec de lointaines sonorités d’orgue. Progressivement l’inquiétude se glisse à travers de longs accords et le thème des épées éclate où les cymbales évoquent le bruit des épées qui se croisent ; c’est le combat des Montaigu et des Capulet. La situation s’apaise et arrive le grand thème d’amour chanté par les violoncelles sur une cascade d’arpèges des harpes qui tombent comme une pluie d’étoiles. Le combat reprend et se résout à des sonorités sourdes, menaçantes, préludant à une marche funèbre. Les coups de timbales répétés évoquent les coups de marteau clouant les cercueils ». (Commentaire emprunté à Michel Hoffmann).
J’ai choisi la version de Mstilav Rostropovitch qui dirige l’orchestre philharmonique de Berlin le 31 décembre. Rostropovitch est certainement un des plus grands violoncellistes du vingtième siècle, personne n’aura oublié sa prestation devant le mur de Berlin en 1989 :

 

Rostropovitch s’est essayé à la direction d’orchestre dès le début des années 70, avec une Dame de Pique bouleversante. On ne peut être qu’admiratif devant ce fabuleux Roméo :

L’autre pièce inspirée de Shakespeare est La Tempête, composée entre août et octobre 1873 et créée le 19 décembre à Moscou, où elle rencontra un grand succès, en voici l’argument :

« La mer. Ariel, l’esprit des airs qui déchaînera la tempête sur l’ordre du magicien Prospero. Naufrage du navire à bord duquel se trouve Fernando. L’île enchantée. Premiers élans d’amour timides entre Miranda et Fernando. Ariel et Caliban. Les amants s’abandonnent à l’enchantement triomphant de la passion. Prospero se défait de son pouvoir magique et quitte l’île. La mer. »

Le début de La Tempête, empli de mystère avec les cordes en sourdines, le thème énoncé aux cors et son roulement de timbales constitue une des plus belles pages de Tchaïkovski. C’est d’ailleurs le même thème (la mer) qui conclut l’œuvre.

 
Avant de passer au dernier morceau inspiré de Shakespeare, je vous donne un peu de lecture :

 
Il s’agit d’une lettre écrite par Tchaïkovski un an avant sa mort. Elle est adressée à Julien Guitry,  le père de Sacha. On pourra noter le français parfait du compositeur (il écrivait déjà des poèmes dans la langue de Molière dès l’âge de huit ans) ; il a pris soin d’indiquer en en-tête les deux calendriers, Julien et Grégorien. Lorsque Tchaïkovski fait référence à un nouvel opéra, il parle de Iolanthe. Quant au ballet, il s’agit de Casse-Noisette. Et lorsqu’il parle « d’illustrer musicalement quelques pièces », il évoque la musique de scène et l’ouverture créées en 1888 à la demande de Lucien Guitry. Le comédien était le fondateur et le directeur des « Artistes Français des Théâtres Impériaux » qui se produisit en Russie de 1882 à 1891. En 1886, Lucien Guitry décide d’organiser une représentation d’Hamlet et demande à Tchaïkovski de lui écrire une musique de scène. Ce dernier, bien qu’accaparé par sa cinquième symphonie, s’enthousiasma pour le projet et écrivit une Ouverture-Fantaisie et la dirigea lors de sa création le 24 novembre 1888 à Saint-Pétersbourg. Voici ce Hamlet dirigé par son chef emblématique, Ievgueni Svetlanov. Ce chef, grand spécialiste de Tchaïkovski, est né à Moscou en 1928 et mort dans la même ville en 2002. J’ai eu le grand privilège de l’applaudir au théâtre des Champs-Élysées en 1997.
Le concert que vous allez voir a été enregistré en 1990, l’orchestre s’appelle encore l’Orchestre d’État de l’URSS. On peut supposer que l’enregistrement s’est fait sur cassette, vu la mauvaise qualité à certains endroits, mais quelle idée aussi d’utiliser du matériel qui remonte à la révolution de 1917 ! D’autres sont allés au Goulag pour moins que cela ! Ça ne fait rien, l’interprétation est exceptionnelle…et historique !

A la suite de la composition de son Ouverture-Fantaisie, le projet de représentation théâtrale d’Hamlet a été abandonné. Mais en 1891, Lucien Guitry voulant reprendre son projet, Tchaïkovski écrivit une musique de scène, une rareté ! La voici, dirigé par le pianiste Mikhail Pletnev, qui a laissé son clavier pour la baguette ! il dirige l’Orchestre National Russe en 2009:

 
C’est terminé ! On se retrouvera avec plaisir pour un autre voyage musical !
A bientôt,
Filoxe
 
 

5 Commentaires

  1. Oui, un grand merci à vous pour ces mises en perspective, qui nous permettent de découvrir des liens entre des domaines différents, et qui enrichissent notre compréhension et nos connaissances.
    Merci pour ce beau travail 👍😊

  2. Oui, Denise et Marie ont raison c’est là un travail de Titan et un plus pour RR, merci à toi !
    Merci d’ailleurs à tous ceux qui, en sus des articles politiques qui sont notre raison d’être, font de RR un site de culture, d’éducation, de (re)découverte du beau, de notre histoire avec Côme, Cachou, Claude T.A.L, Jules Ferry, François des Groux etc.de l’astronomie, (fabuleux Professeur Tête en l’Air !), du modélisme avec l’incroyable ami Oncle John, de la musique avec François des Groux, Cachou, Filoxe etc.

    • Merci Christine tes compliments me vont droit au cœur et m’encouragent à continuer.

  3. Merci beaucoup de nous faire partager vos connaissances . J’écouterai tout dimanche ,une agréable soirée en perspective . Le plaisir de vos voyages musicaux est partagé et j’attends le prochain avec impatience .

  4. je lirais et écouterais après , d’ores et déjà mille merci à vous pour ce travail , de nous faire connaitre toutes ces compositions . Vous m’apportez beaucoup, sur ce site .

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