Qui n’aime pas Piotr Ilitch Tchaïkovski, le plus occidental des compositeurs russes ? 1/5

Histoire Musique Publié le 19 juin 2021 - par - 20 commentaires

Ah, là là ! Comment rédiger un article de quelques lignes sur Piotr Ilitch Tchaïkovski ? On à ici à faire à un monument. Il faut se faire violence pour ne pas en écrire un bouquin de 800 pages…

Pour aborder un compositeur comme Tchaïkovski (comme tous les autres d’ailleurs !) la façon la plus courante est de respecter sa chronologie et les événements associés. Votre serviteur va procéder autrement pour faire plus simple, et surtout plus court. Il va citer les principaux événements de la vie du compositeur en les situant dans le temps. Ainsi le lecteur retiendra les grands moments de la vie de Tchaïkovski et quelques dates.

Pour cela, je vous propose de traiter ce sujet en cinq parties

PARTIE 1 sur 5

PRESENTATION

Piotr Ilitch Tchaïkovski est un compositeur russe de l’époque romantique né le 25 avril 1840 à Votkinsk (à 1 200 km de Moscou en Oural) et mort le 25 octobre 1893 à Saint Pétersbourg (1).

Son père est ingénieur et sa mère appartient à une aristocratie d’origine française. Comme il est de coutume chez les riches russes, il a une gouvernante d’expression française, Fanny Dürbach d’origine suisse. Il reçoit très jeune des cours de piano. En 1848, suite à la mise à la retraite du père, la famille s’installe à Alapaev dans l’Oural.

Il a pour demi-sœur Zinaïda (avec laquelle il ne s’entendait pas beaucoup), pour frère aîné Nicolaï, sa soeur Alexandra, son autre frère Hippolyte et les jumeaux Anatole et Modeste (ces deux derniers absents sur la photo de 1848).

La carrière de musicien, loin d’être mal vue par sa famille comme ce fut le cas pour Schubert ou Berlioz, est au contraire encouragée par ses proches. Professeur au Conservatoire de Moscou, il n’aime cependant pas l’enseignement. Il est dépourvu de charisme, et surtout il déteste les contraintes administratives de l’établissement. Contrairement à Rimsky-Korsakov (2), professeur reconnu qui compte dans ses élèves Glazounov (3) et Liadov (4). Tchaïkovski ne semble pas avoir eu une influence notable dans sa classe. Ce sont ses œuvres, qui marqueront durablement les compositeurs russes. Tchaïkovski abandonne donc son poste en 1878. Ce qu’il aime, c’est composer et voyager.

Piotr Ilitch Tchaïkovski est un compositeur incontournable, parmi les plus grands symphonistes de tous les temps. Il possédait des dons de mélodiste, mêlant sentimentalité et lyrisme qui n’ont jamais, et ne laissent encore, personne indifférent.

RUSSE, RUSSE, MAIS POURTANT…

« Je suis russe, russe jusqu’à la moelle des os », écrivait Tchaïkovski à son frère Modeste. Oui, et pourtant… toute sa musique s’insère dans un cadre occidental par une synthèse entre la tradition germano-franco-italienne et une sensibilité profondément slave. L’ensemble de sa musique crée une synthèse entre l’âme russe et la tradition occidentale. Il diffère en cela des compositeurs du Groupe des Cinq (5) qui revendiquent une musique nationale russe.

Elle est ici interprétée par la Banda de Arcos de Valdevez dirigée par Gil Magalhães. Durée : 15′ 20″

 

AMOUR DES COMPOSITEURS OCCIDENTAUX

Tchaïkovski aimait les compositeurs occidentaux, comme les français Berlioz (6) (qui lui inspirera son poème symphonique Manfred) et Saint-Saëns[ (7) dont il admirait les talents d’orchestrateur et dont il a assisté à la création de sa Troisième Symphonie avec orgue, que votre serviteur aime énormément. Il aimait beaucoup Mozart qui a souvent été le mal-aimé des Russes. Il n’aimait pas Wagner, il a assisté à l’inauguration de Bayreuth, s’est fort ennuyé à l’écoute de la Tétralogie (8) et a déclaré son refus de la réforme wagnérienne. Ceci a modérément plus à Louis II de Bavière qui a construit l’extraordinaire château de Neuschwanstein (9) et dont Richard Wagner était le protégé (qui en a largement abusé, cela dit en passant !) En 1875 il voyage à Paris et rencontre Liszt, Bizet, Saint-Saëns donc et Massenet. En 1888 il réalise une tournée en tant que chef d’orchestre et compositeur en Europe et rencontre Grieg, R. Strauss, Mahler, Dvořák et Gounod.

 

Manfred est ici interprété par le hr-Sinfonieorchester dirigé par Vasily Petrenko. Vous pouvez en écouter que quelques extraits ou l’œuvre entière.

Ecoute des extraits (03′ 53″) :

Ecoute de l’œuvre entière (1h 02′ 57″) :

 

OUVERTURE D’ESPRIT MUSICAL

Tchaïkovski avait une ouverture d’esprit créative envers toutes les possibilités que lui offrait la musique savante ainsi que la musique populaire russe (exemple : final du premier concerto pour piano, écrit sur le thème d’une danse ukrainienne). La musique de Tchaïkovski est diversifiée et de ce fait moins « exotique » que chez ses contemporains tels que Moussorgski, Rimski-Korsakov ou Borodine.

Concerto piano n° 1

Le Concerto pour piano n° 1 en si bémol mineur, op. 23 (10) a été composé entre novembre 1874 et février 1875, et révisé par le compositeur durant l’été 1879, et à nouveau, en décembre 1888.

Le premier concerto pour piano est initialement dédié à Nikolaï Rubinstein. Mais celui-ci juge la partition si mauvaise, qu’il déclare qu’elle « donne la nausée ». Voici, telle que la décrit Tchaïkovski dans une de ses lettres, la réaction de Rubinstein lorsqu’il écouta le concerto pour la première fois :

« C’était la veille de Noël 1874. Je joue le premier mouvement. Pas un mot, pas une observation. À dire vrai, je ne sollicitais pas un verdict sur la valeur musicale de mon concerto, mais un avis sur sa technique pianistique. Or, le silence de Rubinstein était lourd de signification : « Comment voulez-vous, mon cher, semblait-il vouloir dire, que je fasse attention à des détails, alors que votre musique me répugne dans son ensemble ? » Je m’armai de patience et jouai la partition jusqu’au bout. Un silence. Je me lève. « Eh bien ? » demandai-je. Courtois et calme au début, Rubinstein devint bientôt une sorte de Jupiter tonnant. Mon concerto n’avait aucune valeur, était injouable ; deux ou trois pages, à la rigueur, pouvaient être sauvées ; quant au reste, il fallait le mettre au panier ou le refaire d’un bout à l’autre. « Je n’y changerai pas une note, répliquai-je, et le ferai graver comme il est. » C’est ce que je fis. »

Profondément choqué, le compositeur change la dédicace au profit de Hans von Bülow grâce à qui le concerto acquit rapidement l’immense réputation qui l’accompagne encore aujourd’hui. De son côté, Rubinstein est forcé de reconnaître la valeur de la partition. Il en devient d’ailleurs l’un des meilleurs interprètes et ce concerto fut l’une de ses œuvres préférées, sa pièce maîtresse.

Je conseille tout particulièrement aux hommes de visionner ce magnifique concerto…hum…😊. Il est ici magnifiquement interprété par Yuja Wang lors d’un concert à l’Auditorium Stern/Scène Perelman au Carnegie Hall à New York en 23 juillet 2017.

Vous pouvez en écouter que quelques extraits ou l’œuvre entière :

Ecoute des extraits (07′ 13″) :

Ecoute de l’œuvre (41′ 40″) :

 

Bon, et bien, ça fait déjà beaucoup pour une première partie. On se retrouve, avec grand plaisir, la semaine prochaine pour mieux connaître ce compositeur si extraordinaire !

Bye bye

Cachou

 

Références et notes

(1) Saint Pétersbourg était à l’époque la capitale de la Russie

(2) Rimski-Korsakov (1844 – 1908 (21 juin 1908 dans le calendrier grégorien) à Lioubensk, fut avec Tchaïkovski l’un des plus grands compositeurs russes de la seconde moitié du XIXème siècle. Il fit partie du « Groupe des Cinq » et fut professeur de musique, d’harmonie et d’orchestration au conservatoire de Saint-Pétersbourg, à l’époque capitale de la Russie.

(3) Alexandre Konstantinovitch Glazounov (1865 – 1936) est un compositeur russe, professeur de musique et chef d’orchestre de la fin de la période romantique russe. Il a été directeur du conservatoire de Saint-Pétersbourg de 1905 à 1928. L’élève le plus illustre de l’institut sous son mandat au début des années soviétiques était Dmitri Chostakovitch. Ce dernier, ainsi que Prokofiev, ont finalement considéré sa musique comme étant démodée.

(4) Anatoli Constantinovitch Liadov (1855 – 1914) est un compositeur et chef d’orchestre russe. Il possédait un grand talent en composition, mais à cause de son manque d’assurance, il ne concrétisa jamais ses promesses. Son œuvre ne comporte que de petites compositions. Il a quand même composé des œuvres pour orchestre (Baba Yaga ), les plus connues étant « Le Lac enchanté » et « Kikimora ». Ses pièces pour piano ont eu aussi un certain succès, particulièrement la « Tabatière à musique ».

(5) Cénacle musical russe qui réunissait Mili Balakirev, César Cui, Alexandre Borodine, Modest Moussorgski et Nicolaï Rimski-Korsakov. Il est connu sous deux étiquettes : en France, on l’appelle généralement le « groupe des Cinq », en Russie, le « puissant petit groupe ».

(6) Hector Berlioz (1803 – 1869) est un compositeur, chef d’orchestre, critique musical et écrivain français, Reprenant, immédiatement après Beethoven, la forme symphonique créée par Haydn, Berlioz la renouvelle en profondeur par le biais de la symphonie à programme (Symphonie fantastique), de la symphonie concertante (Harold en Italie) et en créant la « symphonie dramatique » (Roméo et Juliette).

(7) Camille Saint-Saëns (1835 – 1921) est un pianiste, organiste et compositeur français de l’époque romantique. Il a écrit douze opéras, dont le plus connu est « Samson et Dalila » (1877), de nombreux oratorios, cinq symphonies, cinq concertos pour piano, trois pour violon et deux pour violoncelle, des compositions chorales, un Requiem, un Oratorio de Noël, de la musique de chambre et des pièces pittoresques, dont Le Carnaval des animaux (1886).

(8) La Tétralogie composée par Richard Wagner représente un ensemble de quatre opéras :

  1. L’Or du Rhin
  2. La Walkyrie
  3. Siegfried
  4. Le Crépuscule des dieux

Ces quatre opéras constituent près de 15 heures de musique. Faut aimer !! Et votre serviteur, comme Tchaïkovski n’aime pas beaucoup Wagner.

(9) Voir article de votre serviteur sur le château de Neuschwanstein dans Résistance Républicaine en cliquant ici.

(10) En musique classique, il existe beaucoup de gammes qui commencent par des notes différentes et des niveaux différents (dièzes et bémols). Pour déterminer la gamme de l’œuvre musicale, on prend celle qui commence l’œuvre : ici si bémol mineur. Mais il ne faut pas se casser la tête, après les gammes changent tout le temps.

–  opus 23. En musique classique, à la mort d’un compositeur, on classe ses compositions pour leurs désigner une place dans l’ensemble de son œuvre. On appelle ça « opus », et c’est la classification la plus courante. Mais il y a d’autres classifications. Par exemple, pour Bach, on a classé en BWV, pour Haydn en Hob, pour Honegger en H, pour Liszt en S, pour Pachelbel en P, T, ou PC, pour Ravel en M, etc…

Enfin, une œuvre comporte toujours plusieurs mouvements. Un mouvement, en musique classique, n’est rien d’autre qu’une partie d’une ouvre : en 3 mouvements, oeuvre en 3 parties, etc…

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20 Commentaires
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Argo
Argo
il y a 3 mois

Ami Cachou, merci de nous faire profiter de ta culture musicale! Article génial, fort bien documenté. Cela me rappelle qu’il y a vingt ans j’ai écrit un poème en l’honneur ce ce musicien et intitulé la ballerine, en référence au Lac des Cygnes. Je l’ai retrouvé dans mon fouillis qui me sert d’archives, avec plus de 130 poèmes qui dormaient dans la poussière. Merci de tout cœur pour ce rappel. Amitiés patriotiques!

François des Groux
Administrateur
François des Groux
il y a 3 mois
Reply to  Argo

Bien d’accord avec : article génial ! Bravo Cachou !

Baribal
Baribal
il y a 3 mois

Je rejoins le concert de louanges. Merci et bravo,Cachou, pour ce feuilleton sur l’illustre Tchaïkovski !

J’adore ce musicien et la musique russe sous toutes ses formes car elle est empreinte d’un lyrisme slave unique.

En 1979, j’ai eu l’occasion d’aller au cimetière Tikhvine, à Leningrad, et de voir la tombe de Tchaïkovski au côté de celles de Borodine,Dostoïevski, Moussorgski, Glinka et de tant d’autres géants de la musique et de la littérature russe. Du haut de mes 17 ans, ce fut un moment fort de mon voyage au pays des soviets !

Bermudienne
Bermudienne
il y a 3 mois

Formidable idée (audace ?) de publication. Un grand merci à Cachou pour cet article. Vivement le prochain !

Jules Ferry
Jules Ferry
il y a 3 mois

Un beau cadeau que cet article ciselé ! Et il y a une suite, tant mieux, avec sûrement un certain concerto qui me fait pleurer…

Lagardère
Lagardère
il y a 3 mois

Bravo Cachou et merci ! Tchaïkovski est un de mes compositeurs préférés.

Fabrice G
Fabrice G
il y a 3 mois

Merci beaucoup pour cette excellente présentation. Juste une réserve sur l’interprétation du concerto No 1 par Yuja Wang habituellement plus rigoureuse. Dans cette version, elle loupe conplètement le début en arpégeant les premeirs accords, le chef d’orchesetre a du mal à rattraper le coup après cette faute. J’ai vérifié le conducteur, pas d’arpèges! ; La suite manque un peu de poésie.La version de référence reste celle de E Gillels avec l’OS de Chicago excellente remastérisation:
https://www.youtube.com/watch?v=OrRwxJb2bH0
autres versions intéressantes:
https://www.youtube.com/watch?v=hNfpMRSCFPE
https://www.youtube.com/watch?v=j3z0A18EwdQ
très belle interprétation, poétique et précise.
Et bien sûr notre vedette nationale:
https://www.youtube.com/watch?v=9ZjKQ06c9f8

Fabrice G
Fabrice G
il y a 3 mois
Reply to  Cachou

Bonjour Cachou ! merci pour cette longue réponse que chacun peut lire. je n’ai rien à ajouter car je suis d’accord avec tout ce que tu écris ! Je conseille à chacun de lire ta réponse pour en savoir plus !

Philippe DRU
Philippe DRU
il y a 3 mois
Reply to  Fabrice G

Effectivement comme vous j’ai été choqué de ces arpèges dans l’introduction…

Philippe DRU
Philippe DRU
il y a 3 mois

Ah ben pour une surprise c’en est une ! Tchaïkovski, mon compositeur fétiche, dont je possède trois versions de la Dame de Pique et je ne parle pas de ces symphonies que j’ai en multiples exemplaires. Évidemment on ne peut pas oublier le célébrissimme concerto pour piano n°1, sans oublier le brillant second concerto, celui pour violon, des ouvertures et des pièces de concert comme Roméo et Juliette, la Tempête, etc…
N’oublions pas les merveilleux ballets, les plus beaux de tout le répertoire.
À ce sujet, je dispose d’une version de Casse-Noisette fabuleuse avec le ballet de San-Francisco. L’action se déroule en 1915, mais la mise en scène est géniale et surtout le ballet est COMPLET : il ne zappe pas la danse la danse « Mère Gigogne et les Polichinelles », comme cela arrive trop souvent et notamment à l’Opéra Bastille, un comble quand on sait que ce morceau comporte DEUX chansons françaises « Giroflée-girofla et Cadet-Rousselle » (en plus de « Monsieur Dumollet »dans le premier acte.
Merci à vous et j’attends la suite avec impatience !

Philippe DRU
Philippe DRU
il y a 3 mois

J’ai déjà écrit un message au sujet de votre article et je possède un livre « Tchaïkovski au travers de ses écrits » et il explique qu’il était allé à Bayreuth en temps que critique sur la Tétralogie et je dois préciser que les articles qu’il a rédigés sont relativement impartiaux, même s’il ne peut pas s’empêcher de s’exclamer « Quel bouffon ce Wagner ! ».
J’attends avec impatience la suite de ce voyage avec mon Tchaïkovski préféré et notamment ce que vous pensez de sa mort. Le film Music Lovers de Ken Russel avec ses excès bien connus est formel : c’est le choléra !
Le beau film soviétique « Tchaïkovski » ne dit mot sur la disparition du compositeur et d’ailleurs silence sur son homosexualité. On sait que Piotr n’est pas mort du choléra car son cercueil était resté ouvert, comme c’est la tradition en Russie.
Deux hypothèses restent possibles, un choléra dont le compositeur aurait guéri mais qui se serait suivi d’une rétention d’eau fatale. L’autre possibilité est que Tchaïkovski ait été poussé au suicide suite à un scandale sexuel impliquant le neveu mineur du tsar.

Jacques Morin
Jacques Morin
il y a 3 mois

Merci pour cet article! Croirez-vous qu’un de mes amis est persuadé que l’écoute de Tchaïkovski déclenche de terribles forces occultes? Pour ma part, j’aime beaucoup ce musicien au généreux lyrisme et aux dons mélodiques éblouissants.

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