Jean-Marie Le Pen prend son électorat à rebrousse-voile. Le FN se garde bien de lancer une croisade contre le port du foulard islamique. Pas question pour lui d’une loi interdisant le port de signes religieux ostentatoires dans les écoles et les administrations : «Le problème ce n’est pas le voile mais la masse grandissante et incontrôlée de l’immigration étrangère», a coutume d’assener Jean-Marie Le Pen. Manière de dire, en creux, que plus les électeurs verront de voile dans la rue, plus ils auront conscience de l’«invasion» musulmane. Et se tourneront vers le FN.

Médaille. Autre raison à l’hostilité du FN à une loi : celle-ci concernerait aussi les signes de la religion catholique. «Je ne voudrais pas tomber entre les mains de laïcistes extrémistes qui interdiraient à mon enfant d’aller à l’école avec sa médaille de baptême. Je ne suis pas contre le port de signes religieux qui ne sont pas ostensibles», a récemment affirmé Marine Le Pen, tête de liste (FN) aux régionales en Ile-de-France. Et, pour une fois, Bernard Antony, chef de file des catholiques traditionalistes, se retrouve sur la même ligne que la fille Le Pen. Une loi, dit-il, signifierait «imposer une société laïque, revenant à interdire, selon le vieil idéal totalitaire, jacobin et maçonnique, tout enseignement et toute expression publique du catholicisme […] Sous le prétexte d’interdire le voile à l’école aux jeunes musulmanes, ce sont en fait les signes de la présence chrétienne que l’on veut effacer. La manoeuvre est grossière». Les moines-soldats du FN n’ont toujours pas digéré les lois de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Plus clairement encore, Carl Lang, le secrétaire général du FN, ne veut pas «d’une loi sur la laïcité, arme de guerre contre les religions traditionnelles françaises».

Ce refus d’une loi renforçant la laïcité en France cache mal des arrière-pensées en forme de politique du pire. D’abord plonger l’ensemble de la classe politique dans l’embarras en pointant son incapacité à résoudre ce problème pour, ensuite, enfourcher son cheval de bataille favori : la lutte contre l’immigration. «Moi, je suis pour la liberté vestimentaire, assure Bruno Gollnisch, le port du voile n’est que le symptôme de l’immigration. Il est la manifestation de la prise en main des millions d’immigrés par les extrémistes.» Carl Lang enfonce le clou en dénonçant, dans un éditorial de Français d’abord, «l’Internationale révolutionnaire islamique». «La principale question posée, poursuit-il, n’est pas celle de la défense de la laïcité républicaine, mais bien celle de la défense de l’identité française.»

Apartheid. «Plus les communautés se marquent, plus elles vont vers une séparation volontaire et un mode de vie replié sur leur communauté», analyse le politologue René Monzat, poussant jusqu’à ses limites la logique du parti d’extrême droite. Prompte à dénoncer la multiplication des communautarismes, c’est pourtant vers ce modèle que tend l’idéologie frontiste avec plusieurs communautés coexistant et, pour couronner le tout, «la préférence nationale», offrant alors plus de droits aux Français. Une sorte d’apartheid à la française.

Le politologue Jean-Yves Camus y voit la parfaite illustration des théories de «l’ethnodifférentialisme» très en vogue à l’extrême droite, où «une société peut être ethniquement composite mais chacun vivant sur un modèle communautariste. Du coup, on stoppe net les mélanges raciaux». «Certains, au FN, partagent la vision des islamistes radicaux, poursuit-il, pour qui un bon musulman ne peut vivre dans un pays impie et doit retourner vivre en terre d’islam. En clair, chacun chez soi et les vaches seront bien gardées.» Un développement communautaire séparé que des cadres du FN ont théorisé après avoir séjourné ou combattu au Liban. Un pays pour lequel ils ont prôné l’attribution à chaque communauté d’une portion de territoire, d’un canton sur le modèle helvétique, où elle disposerait de pouvoirs propres. Le Pen s’est d’ailleurs rendu au Liban en décembre 2002 pour tenter de vendre cette solution à ses contacts, parmi lesquels figurait un des guides spirituels du Hezbollah . Eventé, ce tête-à-tête n’avait pas eu lieu. Mais la tentative est symptomatique de la vision que le FN a de la France. Et sans que Le Pen ait eu à bouger le petit doigt, la question du voile a relancé de manière larvée celle de l’immigration. A quatre mois des régionales, il espère déjà en tirer profit dans les urnes.

Christophe Forcari