Passionnant débat entre Zemmour et Joffrin : qui, d’Henri IV ou de Richelieu est le sauveur ?

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Ci-dessous un passionnant débat sur l’histoire, sur l’identité nationale, sur l’ordre et le désordre. Je déteste Joffrin mais je suis parfois d’accord avec lui et en désaccord avec Zemmour pour, quelques instants après, être en accord avec Zemmour et en désaccord avec Joffrin… Rien n’est simple. Il n’y a pas une vérité… Débat d’intellectuels s’interrogeant et nous interrogeant sur le monde, sur la France, sur son passé, sur son avenir. Passionnant.  A lire, relire, méditer…

Christine Tasin

 

Vox Vox Histoire

Par Alexandre Devecchio et  Louise DarbonMis à jour le 20/09/2019 à 13h07 | Publié le 20/09/2019 à 06h00

GRAND ENTRETIEN – L’auteur du Roman de la France (Tallandier) et celui du Destin français (Albin Michel) partagent une même passion pour notre récit national et ses grands hommes. Tous deux assument l’existence d’une identité française. Mais leurs visions de celle-ci sont radicalement opposées. Pour Laurent Joffrin, l’ADN de la France, c’est la liberté. Pour Éric Zemmour, c’est la lutte violente pour maintenir son unité.

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LE FIGARO. – Votre livre sonne comme une réponse au Destin français d’Éric Zemmour, Laurent Joffrin avez-vous un rêve caché…  devenir le Éric Zemmour de gauche? Éric Zemmour, Laurent Joffrin est-il votre antithèse parfaite?

Laurent JOFFRIN. – J’ai commencé à travailler sur mon livre il y a trois ans et celui d’Éric Zemmour est sorti il y a un an. Je suis parti d’une autre réflexion: à mon sens, les programmes d’histoire sont formulés de manière trop abstraite ; ils ne respectent pas la logique du récit en racontant l’histoire par thèmes généraux. Je pense qu’il faut raconter l’histoire de France telle qu’elle est: un roman d’aventure formidable. C’est une saga faite de personnages extraordinaires, d’ascensions fulgurantes, de chutes abyssales, de drames et de guerres. Si l’on part des structures, des grands courants économiques ou intellectuels, on ennuie les gens. Il faut raconter cette histoire de manière vivante, un peu comme une série, et ensuite remonter aux structures, aux généralités. On me fait le reproche de vouloir raconter l’histoire de manière traditionnelle: c’est le contraire. J’utilise les techniques de récit que l’on peut voir à la télévision ou sur internet. J’emploie certains ressorts de la fiction mais en racontant des faits vrais.

Éric Zemmour quant à lui, s’inscrit dans un débat sur l’identité nationale, point sur lequel nous sommes en total désaccord.

Éric ZEMMOUR. – Quand mon livre, Destin français, est sorti, on l’a considéré comme une réponse à Boucheron et à son Histoire mondiale de la France. Les affrontements autour de l’histoire de France sont aussi vieux que l’histoire de France elle-même. La conception qu’on a de l’histoire de France détermine la vie en commun et la société. Orwell explique ainsi dans 1984: «Qui tient le passé, tient l’avenir et qui tient le présent, tient le passé». Je crois qu’il y a un affrontement idéologique sur l’histoire et je suis en désaccord presque total – non sur ce qui est raconté – mais avec les interprétations que Laurent Joffrin propose de ces faits historiques.

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Vous avez tout de même deux points communs: vous défendez une vision chronologique de l’histoire fondée sur les grands hommes et vous croyez à l’identité nationale. Doit-on perpétuer le récit national? Quelle est l’identité française que vous défendez?

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Laurent JOFFRIN. – Pour Éric Zemmour l’identité française est un magot, un petit trésor que nous nous transmettons de génération en génération et qui est toujours menacé de destruction soit par les étrangers, soit par les intellectuels progressistes.

Pour moi, l’identité française est un héritage évolutif, un mélange d’influences diverses. Nous pouvons en faire l’inventaire, nous pouvons le transformer et nous pouvons même le refuser. Mais c’est surtout un projet, c’est une idée. Cette idée tient tout entière dans le triptyque républicain «Liberté, Egalité, Fraternité» qui n’est pas la description d’une réalité mais un projet. Éric Zemmour considère que tout progrès de la liberté est un pas vers la décadence: c’est une histoire réactionnaire.

Éric ZEMMOUR. – Le mot réactionnaire ne me scandalise pas. Tous les grands révolutionnaires sont réactionnaires: Saint-Just voulait revenir à la Rome antique, Lénine et Trotski voulaient revenir à la Révolution française, … On ne fait des choses grandes et révolutionnaires qu’en voulant revenir au passé. Cette querelle est vaine.

L’identité française est résumée par la phrase de De Gaulle: «un pays de race blanche, de religion chrétienne et de culture gréco-romaine». Laurent Joffrin a raison de la qualifier de trésor. Et nous sommes en train de le dilapider. Prétendre que la France, de toute éternité, avait existé et devait exister est faux. La France est fragile, c’est une création artificielle, politique, qui aurait très bien pu ne jamais exister et qui d’ailleurs, a été en danger en permanence. Laurent Joffrin considère son histoire comme un progrès de la liberté. Or, ce n’est pas le cas. C’est un progrès de la faiblesse. Dès que la France, au nom d’idéaux – que ce soit l’universalisme catholique ou l’universalisme des droits de l’Homme – a plongé dans un certain humanisme, cela s’est retourné contre elle.

A chaque fois que notre pays a été en danger de dislocation, de désintégration – ce que l’on appelait la polonisation – il n’a été sauvé que par des «hommes providentiels» qui sont avant tout des hommes à poigne. Dans le Destin français je faisais le parallèle entre le destin de la France et le destin de la Pologne. Ces deux pays étaient dirigés par une aristocratie brillante, flamboyante, courageuse, guerrière, etc. mais qui – n’ayant absolument pas le sens de l’Etat – a détruit le pays. Le destin de la Pologne est en fait celui d’une France sans Richelieu. S’il n’y a pas de Louis XI, de Richelieu, de gens à poigne qui limitent les libertés pour restaurer et défendre l’intégrité de la France, il n’y a pas de France comme il n’y a pas eu de Pologne pendant 150 ans. C’est cela que Laurent Joffrin refuse de voir.

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Laurent JOFFRIN.- Prendre l’exemple de Richelieu est intéressant. Il était certes un grand homme de l’histoire de France mais la persécution des protestants est une erreur historique tragique qui a affaibli la France. Éric Zemmour fait l’éloge des pouvoirs forts. Mais ces pouvoirs, la plupart du temps, ont mené la France au désastre. Le règne de Louis XIV a été une catastrophe pour le pays. Celui de Napoléon se termine aussi en catastrophe. La persécution des protestants en est également une.

Pourquoi les protestants avaient-ils exigé les places-fortes? Parce qu’ils étaient attaqués et persécutés par les catholiques et avaient donc besoin de se défendre. Henri IV avait trouvé un compromis grâce à l’Édit de Nantes, en offrant des villes aux protestants pour assurer leur sécurité. Dans cet épisode, le grand homme c’est Henri IV, pas Richelieu. Ce dernier a entamé une politique qui a conduit, in fine, à l’exil des protestants, qui a affaibli la France.

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Éric ZEMMOUR. – Les protestants ont réussi un coup idéologique avec l’aide de la propagande anglaise et hollandaise en se faisant passer pour des victimes absolues. C’est faux. Ce ne sont des victimes que parce qu’ils ont été aussi des bourreaux. Tout a commencé avec une révolte des protestants contre la majorité catholique sur une composante sociale: les protestants sont les bourgeois, les riches et les grands qui méprisent la piétaille catholique, les prêtres catholiques, et les persécutent. Il y a déjà chez ces protestants l’iconoclastisme de la Révolution. On brise les objets du culte, on méprise et persécute les catholiques… qui ne feront que répondre à cela. Les grands protestants voulaient prendre le pouvoir sur le roi et changer la politique de la France pour une alliance avec les puissances protestantes.

Il s’agit d’un conflit social, politique et religieux, les trois éléments se tissant entre eux pour donner un conflit inexpiable. La composante religieuse n’est pas la moins importante puisqu’à l’époque, la religion est un élément fondamental de la vie. A l’époque, le protestantisme monte en puissance et veut révolutionner la vision de l’homme. Catherine de Médicis était faible et ne cessait de leur donner des gages dont ils profitaient pour imposer leur pouvoir. Cette histoire n’est pas celle des gentils protestants faibles contre les méchants catholiques forts. Le pouvoir faible amène à la violence et au massacre.

Montaigne dit d’ailleurs une chose qui m’est allée droit au cœur. Il explique en avoir assez des protestants qui donnent des prénoms bibliques et abandonnent les prénoms français classiques. Il dit à propos de la Saint Barthélémy: «Il fallait le faire». Balzac légitime aussi la Saint Barthélemy deux siècles plus tard.

Richelieu, lui, n’en fait pas une affaire religieuse mais seulement une affaire politique. Il démolit La Rochelle parce qu’elle est un État dans l’État et que les protestants veulent s’allier aux Anglais pour imposer leur politique à la France. Les soi-disant progressistes au nom de la liberté veulent affaiblir la France pour la livrer à l’étranger. On est toujours dans le même schéma.

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Laurent JOFFRIN.- Les grands hommes de cette période ne sont pas les émules de Richelieu. Henri IV est un grand roi parce qu’il ramène la paix. Je préfère La Boétie, Michel de l’Hospital et Catherine de Médicis, qui essaient de trouver un compromis entre deux religions qui devraient essayer de cohabiter dans un même pays au lieu de s’entretuer et de ruiner le royaume par une guerre civile.

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Le livre d’Éric Zemmour, Destin français, s’opposait à l’histoire mondiale de Patrick Boucheron. Ce qui oppose Éric Zemmour et Laurent Joffrin c’est une lecture nationale et une lecture libérale de l’histoire de France?

Laurent JOFFRIN. – Libérale en politique, pas en économie. En relisant l’histoire de France à travers le prisme de la liberté, on découvre des faits ou des personnages négligés ou oubliés. Je prends l’exemple de Vercingétorix qui est un personnage que l’on a magnifié. Mais il y a eu beaucoup d’autres Vercingétorix qui ont mené des révoltes contre l’oppression romaine. L’idée de la liberté existe déjà à cette époque. Durant la Guerre de Cent ans, Etienne Marcel, un grand bourgeois lié à une partie de la population parisienne et aux «Jacques», ces révoltés paysans, fait écrire une constitution qui limite le pouvoir royal et annonce la Constitution de 1789. Cette aspiration à être plus libre est constitutive de l’histoire de France. Il y a des périodes où elle est écrasée par les hommes qu’Éric Zemmour admire mais à d’autres périodes elle balbutie, se révolte, perd des batailles mais reste un idéal ardent. Les hommes ont une identité, une personnalité particulière, une culture, certes, mais ils éprouvent une aspiration universelle à être libre. On ne leur dicte pas leur conduite: ils doivent pouvoir faire valoir leurs talents et leurs capacités sans qu’un Etat, une religion, un roitelet ou un seigneur ne vienne leur dire ce qu’il faut faire.

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Éric ZEMMOUR. – Notre désaccord est réglé par une phrase de Péguy que De Gaulle citait souvent: «Seul l’ordre fait la liberté, le désordre fait la servitude». Notre querelle est là. La liberté telle que la pense Laurent Joffrin c’est le désordre donc la servitude. L’histoire telle qu’il la pense est un mariage de deux histoires. La première est une histoire classique, républicaine c’est-à-dire qu’elle pense qu’il existe une aspiration à la liberté présente depuis des siècles et la Révolution française y est une espèce de nirvana, de fin de l’histoire et de début d’une histoire nouvelle paradisiaque. C’est cette histoire que nous avons tous deux appris lorsque nous étions enfants. La deuxième histoire se glisse dans les interstices: c’est la contre-histoire portée depuis quarante ans par l’extrême-gauche décoloniale. On retrouve ainsi, de-ci de-là, des éléments qui rappellent la méchante colonisation, …

Mais ces deux histoires se contredisent. Ce sont les Lumières qui ont fait la colonisation, ce sont les républicains qui ont colonisé.

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Laurent JOFFRIN. – Le progrès, comme son nom l’indique, est progressif. La liberté, au début, est embryonnaire. C’est la liberté des Francs qui élisent plus ou moins leurs rois, celle des villes qui obtiennent des franchises, celle des Parlements qui veulent limiter l’arbitraire royal, etc. Nous retrouvons ici et là des éléments de procédures démocratiques naissantes, héritées des Grecs ou de ce qu’on appelle les «libertés germaniques». Même si Éric Zemmour fait un chapitre honteux sur Voltaire, il met le doigt sur un point exact: les Lumières – en dehors de leur magnifique combat pour la liberté – professaient aussi les préjugés de l’époque. Or tous les préjugés ne tombent pas d’un coup. Voltaire prêchait la tolérance, la Raison, mais il investissait dans des compagnies esclavagistes. On le taxe d’hypocrisie et on accuse les Lumières d’avoir ratifié l’esclavage. C’est absurde!

Dès lors que l’on commence à dire que les gens doivent être libres, le ver est dans le fruit. La liberté est un acide. Elle agit lentement. Si l’on donne la liberté aux hommes, les femmes la voudront à leur tour. Si les femmes et les hommes sont libres alors les esclaves, les peuples colonisés la demanderont. Et c’est ainsi que se diffuse – dans la douleur, par des combats, les révoltes et les guerres – ce progrès continu. C’est pourquoi nous sommes beaucoup plus libres aujourd’hui que nous ne l’avons jamais été. Ce n’est pas une contradiction fondamentale mais une contradiction transitoire, surmontée par l’extension de la liberté à des catégories nouvelles qui en étaient privées. La république et la colonisation sont contradictoires en doctrine. Clemenceau l’avait bien vu, qui ne voulait pas considérer certains peuples comme inférieurs par nature Il est cohérent, à la différence de Ferry, qui veut prendre les peuples colonisés en tutelle.

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Éric ZEMMOUR. – Pas du tout. Jules Ferry est, au contraire, cohérent. C’est Victor Hugo qui déclare que nous sommes la lumière du monde, que nous sommes les Grecs du monde et que nous devons apporter cette lumière à des peuples qui sont dans la nuit. Ce ne sont pas des préjugés: la liberté est une religion. Clemenceau – qui est politiquement marginal à l’époque – explique que, sachant que les Allemands s’estiment un peuple supérieur aux Français, il se méfie de l’idée de peuple supérieur. Il n’est d’ailleurs pas le seul à être contre la colonisation. Pourquoi ne pas rappeler qu’à l’époque les grands opposants à la colonisation viennent de l’extrême-droite à l’instar de Maurras ou de Léon Daudet?

Je suis un émule admiratif de Taine et pas des historiens de la Révolution car je pense qu’il a raison sur les Lumières, sur l’abstraction française et son incapacité à comprendre – comme disait Joseph de Maistre – qu’il n’y a pas d’Homme mais qu’il y a des Italiens, des Français, des Persans, …

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Laurent JOFFRIN. – Je reconnais la différence entre les hommes, qui est évidente. Mais je crois qu’ils sont égaux en dignité. Joseph de Maistre dit le contraire. Il confond différence et hiérarchie.

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Éric ZEMMOUR. – Mais il n’est pas nécessaire de recracher les Evangiles. Nous savons bien que les hommes sont égaux en dignité et Maistre le pense. Nous avons tendance à croire que les droits de l’Homme sont un progrès mais c’est faux. C’est une religion qui a remplacé la religion catholique en en prenant la substantifique moelle. Augustin Cochin explique ainsi comment les sociétés de pensée des Lumières, organisées autour de Voltaire et des voltairiens, ont commencé à tyranniser toute la société française une fois les Jésuites chassés par Louis XV. Cela continue d’ailleurs aujourd’hui.

Laurent Joffrin et moi n’avons pas les mêmes historiens. J’ai Taine et Cochin parce qu’ils sont les plus lucides. J’ai lu tout Michelet et j’ai aimé son histoire de la Révolution et son histoire de la France parce que c’est magnifiquement écrit. Mais l’analyse la plus juste reste celle de Taine. La vraie histoire nous montre que ce sont les Lumières qui sont la Révolution moderne, qui sont la religion moderne, qui sont une catastrophe qui nous conduit loin de nos racines, loin de notre spécificité française et qui universalisent l’homme pour le plus grand mal de la France.

Renan explique que dans l’histoire toutes les nations qui sont sorties de leur pré carré pour atteindre l’universel, l’ont payé de leur vie. Il donne des exemples: l’’Israël du christianisme a été détruite par Rome, la Grèce de la démocratie a perdu, l’Allemagne de Luther et du protestantisme l’a payé de deux siècles de sortie de l’histoire. Et il annonce: la France de la Révolution française périra aussi. C’est exactement ce qui est en train de se passer.

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Ce qui vous différencie c’est aussi votre rapport à la Révolution française. Pour vous Laurent Joffrin, il s’agit de la rupture fondatrice: la lumière succède à l’ombre. Pour vous, Éric Zemmour il y a continuité: la Révolution poursuit le travail de centralisation et d’assimilation nationale entamée par les grands rois.

Éric ZEMMOUR.- Il y a deux choses dans la Révolution, l’une expliquée par Taine, l’autre par Tocqueville. Dans L’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville explique que l’Ancien Régime continue et que la Révolution finit le travail de centralisation déjà entamé. Mirabeau l’avait expliqué dès 1789 à Louis XVI. Mais, comme Taine, je crois que la Révolution a été une catastrophe et que la Terreur commence le 14 juillet 1789 contrairement à ce que l’on entend – dès que les émeutiers se sont promenés dans Paris avec les têtes des gouverneurs de la Bastille sur des piques. Il n’y a pas de différence, il n’y a qu’une progression: dès le début, les principes de la Terreur sont à l’œuvre. Les Girondins que l’on magnifie aujourd’hui en les prenant pour de grands défenseurs de la liberté, sont ceux qui ont mis en œuvre toutes les mesures liberticides. La Révolution française est le pire liberticide qui soit, et ce, dès le début. Nous sommes remplis d’illusions à cause de la déclaration des principes mais nous passons notre temps à faire le contraire de ces principes pour les ennemis de la liberté. Saint-Just ne disait-il pas: «pas de liberté pour les ennemis de la liberté»? C’est le principe qui anime encore aujourd’hui la gauche progressiste.

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Laurent JOFFRIN. – La prise de la Bastille a eu lieu parce que le roi avait demandé à des mercenaires étrangers de prendre position autour de Paris pour réprimer l’Assemblée nationale et pour la dissoudre. C’est une émeute – violente – qui a empêché le roi de mener une répression préventive. Éric Zemmour oublie que, derrière ces mouvements, il y avait une idée essentielle: on peut être un homme humble mais on ne doit pas être méprisé, comme le faisait la société à ordres. Les révolutionnaires refusaient avant tout d’être méprisés et écartés des affaires publiques.

Ce sont ces idées qui dominent la Révolution française, pas la Terreur. Il y a certes un enchaînement tragique qui mène à la violence populaire dès le 14 juillet. Néanmoins, c’est un enchaînement dû au comportement de la cour qui feint de faire des concessions pour préparer le retour en arrière. Petit à petit les comportements se radicalisent et les extrémistes prennent le pouvoir sur les autres. Mais l’idée demeure: la naissance dans une chaumière, dans un quartier populaire n’ôte pas le droit à la dignité. La Révolution française repose sur cette idée subversive qui continue à œuvrer partout aujourd’hui, à Hong Kong, en Tunisie, au Soudan, en Russie… Tout cela prouve bien qu’il y a une aspiration universelle à la liberté.

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Éric ZEMMOUR.- Il faut rappeler que l’idée de dignité est une idée chrétienne. La Révolution française s’est effectivement faite – non pas contre le roi – mais contre l’aristocratie. Cependant, le roi a fini guillotiné et c’est une nouvelle aristocratie bourgeoise encore plus méprisante que la précédente qui a pris le pouvoir. Le résultat est – il faut le dire – magnifique …

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Laurent JOFFRIN.- Mais tout se construit par étape! Le monde ne change pas d’un coup. Il progresse. Il a fallu passer par deux empires, deux restaurations et cinq républiques, pour arriver à un régime imparfait, mais globalement libre et démocratique.

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Éric ZEMMOUR.- Ce système par étape est trop facile: c’est un millénarisme, une religion. Je reconnais l’existence d’un progrès matériel (par exemple dans la médecine) mais il y a une constante de l’humanité et je ne crois pas au progrès profond de l’homme.

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Laurent JOFFRIN.- Mais pour obtenir des progrès scientifiques, il y faut la liberté. Regardez la Renaissance!

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Éric ZEMMOUR.- Non. La science sous l’Allemagne de Guillaume II et d’Hitler était exceptionnelle et aujourd’hui la science sous la Chine est autrement brillante qu’ailleurs, donc cet argument selon lequel il faut de la liberté pour que la science progresse est faux. C’est un mythe républicain.

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Laurent Joffrin, votre livre aurait pu s’appeler le «Roman noir de l’histoire de France»: Clovis c’est Games of Thrones, Saint Louis est un fanatique, Jeanne d’Arc, c’est la religion dans sa version la plus archaïque, vous comparez le djihad et les croisades, … vous dénoncez la repentance mais n’y sombrez-vous pas vous-même?

Laurent JOFFRIN.- Je ne professe pas une repentance générale, bien au contraire. Mais je trouve normal que la France pratique la repentance pour l’esclavage. Si nous estimons que la France est une entité qui dure, qui dépasse les individus, il est normal que la France dise que l’esclavage est un crime contre l’humanité et que nous reconnaissions la souffrance des esclaves. Une petite partie des catholiques considérait aussi, d’ailleurs, que l’esclavage contredisait l’Evangile. Je prends le récit dans sa vérité. Je reconnais donc les faits magnifiques d’une histoire de France héroïque. Mais je reconnais aussi le caractère épouvantable des exactions de Louis XIV dans le Palatinat ou de la répression en Vendée. Au demeurant, je ne parle pas seulement de la colonisation ou de l’esclavage. L’histoire de France est aussi marquée par des épisodes formidables de réformes. Philippe d’Orléans, le Régent dont tout le monde se moque, a un bilan bien supérieur à celui des Bourbons. Louis XIV lui a laissé un pays dont le service de la dette engageait trois fois le budget de l’Etat et il a fini par rétablir tant bien que mal les finances du royaume. Nous devrions pouvoir réhabiliter ce genre de personnage parce qu’il s’est occupé du bien-être de ses sujets, plutôt que de rechercher la gloire de sa maison. Le Régent a aussi inventé – par le truchement de l’Ecossais John Law – le papier monnaie. Si nous le regardons avec nos yeux d’aujourd’hui, ce régent devrait être considéré comme un «bon roi» et Louis XIV comme un tyran désastreux.

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Éric ZEMMOUR. – Vous jugez avec vos yeux d’homme du XXIe siècle. Je ne le fais pas. Prenons l’exemple de l’esclavage: tous les peuples ont été esclavagistes. Nous devrions donc nous glorifier d’être la seule civilisation à avoir aboli l’esclavage. Seul le catholicisme s’est révolté contre l’esclavage alors que les autres civilisations trouvaient cela normal. On ne devrait donc pas en faire un titre de repentance.

Votre problème est que vous raisonnez en termes de morale quand je raisonne en termes d’intérêt de la France.

Laurent JOFFRIN.- Je crois que la France doit être la messagère d’un discours universel: c’est aussi là que réside son intérêt national. C’est son pouvoir d’influence.

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Éric ZEMMOUR. – Pour cela, il faudrait avoir la plus grosse démographie du monde et la plus grande armée. Quand en 1789, nous étions la Chine de l’Europe, quand nous avions l’armée de Napoléon en 1800, nous pouvions tenir un discours universel parce que nous possédions les trois-quarts du continent. Mais dans la France d’aujourd’hui, l’universalisme permet et sous-tend une invasion migratoire et un remplacement de peuple: cela devient une faiblesse mortelle.

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Laurent JOFFRIN. – Il n’y a ni invasion, ni remplacement. Je pense que la fonction du jugement historique n’est pas seulement de prendre les choses comme elles sont mais aussi de se poser des questions pour tenter d’améliorer le sort de la pauvre humanité.

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Éric ZEMMOUR.- Mais l’humanité est là pour souffrir et nous ne pouvons rien y faire. Le progrès n’existe pas. Nous progressons en bien autant qu’en mal. Il n’y a pas de face unique du progrès car tout progrès de la condition humaine a sa conséquence. L’industrie est un immense progrès par exemple, mais elle donne la guerre industrielle de 14-18. Sans l’industrie il n’y aurait pas eu de Verdun. Alors, où est le progrès? C’est une vraie question philosophique et c’est là que nos opinions divergent. Laurent Joffrin croit au progrès humain, je n’y crois pas.

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L’autre opposition entre vous deux est aussi une opposition de caractère: Laurent Joffrin vous êtes un optimiste, vous voyez l’histoire de France comme un chemin vers la liberté tandis qu’Éric Zemmour vous êtes fondamentalement tragique.

Laurent JOFFRIN. – Je ne nie aucunement la tragédie: c’est un des fondements de mon livre. Mais je pense que l’humanité peut sortir peu à peu de la tragédie pour vivre mieux. Des pays européens l’ont fait, à commencer par le nôtre: nous vivons mieux aujourd’hui que dans les années 1930, qu’au Moyen-Age ou au temps des Lumières.

Rappelez-vous que Louis XIV, pour se faire soigner les dents, s’est fait arracher la moitié du palais par un médecin ignorant (comme ils l’étaient tous, voir Molière). Il était le roi, pourtant. Il a été si mal soigné que ce qu’il buvait ressortait par son nez parce qu’il n’avait qu’un demi palais: la médecine était ainsi à l’époque. Le travail dans les mines au XIXe siècle était un esclavage qui ne disait pas son nom. Tout cela n’existe plus. Nous avons connu un progrès considérable du bien-être et des conditions de vie. J’essaie de montrer que, petit à petit, les hommes s’émancipent des préjugés, qu’il abandonnent l’idée que le mal est partout, qu’il est une fatalité, ce que pense Zemmour. Je ne crois pas en une philosophie de la résignation, sinistre et désespérante. Je déteste la philosophie pascalienne qui nous explique que nous sommes sur terre pour souffrir.

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Éric ZEMMOUR.- La nature humaine est à la fois bonne et mauvaise mais cette philosophie de l’optimisme mène toujours à la catastrophe. Les optimistes sont toujours ceux qui ne veulent pas voir la tragédie arriver et qui, quand elle leur tombe dessus, la déplorent. Mais c’est la condition humaine et les optimistes nous empêchent de nous défendre à temps contre les malheurs qui arrivent. À toutes les époques, ils ne cessent de dire que tout va bien mais finissent par prendre la tragédie en pleine figure et ensuite, pleurent et se lamentent parce que l’humanité est méchante.

http://www.lefigaro.fr/vox/histoire/eric-zemmour-et-laurent-joffrin-comment-definir-l-identite-francaise-20190920

 

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12 Commentaires

  1. Merci Christine d’avoir relayé ce texte très intéressant.

    Zemmour montre une culture effectivement époustouflante alliée à une pensée consistante ancrée dans un réalisme qu’il est difficile à mon sens de remettre en question, les faits lui donnant amplement raison.

    Par contre, Joffrin…. semble se perdre dans ses interprétations qui respirent le gauchisme à plein nez, pas convaincant pour moi.

  2. Chère Christine,
    je ne suis pas agrégé de lettre et j’ai eu bosser sans faire d’études supérieures… en conséquence ce type de débat me dépasse. (vous avez néanmoins raison d’analyser car il nous avons besoin d’intellectuel comme vous bien évidemment)
    j’ai servi mon pays pour un salaire de misère durant trente années mais c’était le plus beau métier du monde « soldat de la patrie » et j’ai très vite appris à choisir mon camp, même si ceux que je suivais n’étais pas parfaits et surtout savoir ou était mon ennemi : tout est clair dans ma tête : ignoble Joffrin ENNEMI ; Eric Zemmour AMI.
    ainsi parlait le général Schwartzkoff : « dieu pardonnera à nos ennemis et je me charge d’organiser la rencontre ».

    • Cher Michel, heureusement que vous n’êtes pas agrégé et que vous avez construit votre pays, il faut en être fier. Imaginez l’horreur d’un pays sans la vraie diversité des personnalités, des compétences, des spécialisations ? Nous publions sur RR des articles variés, quelques-uns sont peut-être plus susceptibles d’intéresser des agrégés, d’autres des manuels, mais la plupart visent tout le monde ; et il est bien que nous soyons tous différents mais trouvions sur RR ce qui nous convient. Merci à vous pour ce magnifique métier que vous avez eu et pour votre bon sens.

  3. Ne pas comparer les protestants d’hier, parfois égalements fanatiques certes, comme les catholiques en réponse, avec les musulmans d’aujourd’hui, les places fortes protestantes pouvant en effet faire penser au risque de partition actuel avec les territoires densément islamisés de nos banlieues.
    Surtout pas d’Edit de Nantes!
    Pas cette fois!

  4. Je n’ai pas tout lu mais il suffit de survoler quelques lignes pour être confondue par la culture d’Eric Zemmour. J’ai appris quelque chose sur les protestants, grâce à lui.

    J’aime beaucoup le personnage d’Henri IV. Il a su surmonter ses propres convictions par amour de la France et il n’était pas, bien que roi, ignorant des besoins du peuple – Surtout il a chassé les mahométants !

    Quant à Richelieu, un grand homme d’Etat comme nous voudrions en avoir encore de nos jours !

    Ces deux hommes ont été au service de la France – et non pas la France à leur service !

  5. Ceux qui s’en sont le mieux tirés en Europe depuis le 16e siècle ce sont les très catholiques espagnols, grâce à une sévère inquisition qui au prix de quelques dizaines de condamnés a échappé aux millions de morts des guerres de religion.
    Pas de révolution, pas de guerre mondiale grâce à la sagesse de Franco.
    C’est vrai il y a eu la guerre civile. Mais si on en croit Georges Orwell, les deux partis étaient tellement miséreux qu’ils n’ont pas pu faire de dégâts énormes avec leurs armes primitives.

    • Bonjour,

      Les deux camps étaient appuyés par les deux totaltarismes avec des livraisons d’armes.

      Cette guerre a été extrêmment cruelle : du fait, en particulier, de la participation de musulmans marocains aux côtés de Franco.

      (Relire justement Orwell : « Hommage à la Catalogne »).

      La Gauche islamolâtre actuelle n’aime guère ce rappel : les Rouges espagnols de 36 haïssaint les musulmans.

      On peut commettre des meurtres de masse avec fort peu de moyens militaires : Cambodge, Rwanda …

  6. Laurent JOFFRIN n’est qu’un clown islamo gauchiste invité sur les plateau TV par la clique islamo médiatique aux ordres ,son role c’est de faire rire aux repends de ceux qui auraient l’outrecuidance de se situer dans le camps adverse. En fait un veritable kon mal embouché et rigolard pour un public acquis
    à ses pantalonnades!

  7. Débat remarquable et.. inconciliables semblent les deux positions de Zemmour et de Joffrin. Je pense que le tragique comme le dit Zemmour nous retombe toujours sur le nez, l’exemple de la 2ème guerre mondiale en est la parfaite illustration. Ce que dit Zemmour du « pouvoir faible » n’est pas le contraire de la dictature, c’en est actuellement sa justification schizophrène. Merci encore à Christine T d’avoir relayé ce lien.

  8. il faut regardé devant soit et non en arrière notre pays est en danger !!!!!!

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