Job et Israël : au-delà du mythe, le miroir du libre arbitre

Gaspard de Crayer (1584 Anvers – 1669 Gand)

Je me souviens encore de ce fameux jour où je revins de l’école, abattue et en larmes. Mon grand-père me regarda, la mine triste, puis, calmement, il m’avoua que le mal se trouve partout, mais qu’il ne faut jamais lever les bras, ni s’avouer vaincu.

C’est l’œuvre de Satan, m’a dit mon maître, ai-je sangloté. Ce même Satan déguisé en serpent qui a incité Ève à mordre le fruit défendu ?

— Non mon enfant… Le Satan n’existe pas, c’est nous qui l’avons créé.

— Mais comment ?

— Le Satan est un bouc émissaire, comme tant d’autres éléments qui servent à l’homme afin d’esquiver ses responsabilités et sa culpabilité.

— Mais Job alors ? demandais-je.

— Eh bien, mon enfant, il est temps de te raconter d’autres vérités.

C’est ainsi que j’ai appris à lire la Bible : non pas comme un recueil de contes lisses, mais en m’efforçant de traquer les non-dits cachés sous le vernis des légendes. L’homme a horreur de sa propre culpabilité. Face au chaos, à l’injustice ou à sa propre cruauté, sa défaillance, son premier réflexe est d’extérioriser le coupable. Inventer un monstre cornu, tapi dans l’ombre, est le plus confortable des mensonges. C’est une démission morale.

Pour mon grand-père, la séquence d’Ève et du serpent n’était pas le récit d’une manipulation cosmique, mais à l’évidence, la première preuve éclatante du libre arbitre humain. Ève savait. Tout comme Adam, elle connaissait parfaitement l’interdit. Elle savait qu’il lui était défendu de toucher au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le serpent n’a possédé aucun pouvoir magique sur elle ; il n’a fait que verbaliser l’alternative. En tendant la main vers le fruit, Ève et Adam ont exercé « leur liberté absolue », quitte à en payer le prix fort. Dieu les avait pourtant prévenus : « Le jour où tu en mangeras, tu mourras ». En choisissant la connaissance plutôt que l’obéissance aveugle, Adam et Ève ont sciemment préféré la perspective de la mort à l’innocence passive du paradis.

C’est là le premier non-dit de la Genèse : Le péché originel n’est pas une faiblesse face à un démon ; c’est le choix tragique et conscient de l’autonomie humaine.

Et en effet, n’est-ce pas exactement ce que l’homme continue de faire à l’heure actuelle ? Héritier de cette liberté vertigineuse, l’être humain a reçu une Terre magnifique, un véritable paradis qu’il a appris à dompter par la science. Mais au lieu de le préserver, il utilise ce même libre arbitre pour le détruire systématiquement. Nous polluons nos fleuves, ravageons nos forêts et déréglons notre climat en toute conscience. Tout comme nos premiers ancêtres dans le jardin, nous connaissons les conséquences de nos actes. Nous sommes prévenus, mais nous choisissons la destruction au nom d’un profit immédiat ou d’un orgueil démesuré.

Le comportement de l’humanité moderne face à sa planète est la preuve ultime que le « Satan » destructeur n’est rien d’autre que notre propre volonté dévoyée.

L’homme a horreur de cette responsabilité. Face au chaos écologique ou aux injustices de l’Histoire, son premier réflexe reste d’extérioriser le coupable. Inventer un monstre cornu, tapi dans l’ombre, est le plus confortable des mensonges. C’est une démission morale. Pointer du doigt Israël en l’accusant d’être l’élément principal de toutes les discordes, est plus propice.

En réalité, le traumatisme de l’histoire humaine est la matrice qui engendre la légende. Quand le destin frappe trop fort, l’esprit humain personnifie le mal pour tenter de s’en laver les mains.

Le Livre de Job, lorsqu’on en gratte le vernis mythologique, s’inscrit dans la continuité directe de la Genèse. Satan n’est pas un être né dans un enfer lointain. Satan naît dans le cœur de l’homme, au carrefour exact de sa liberté et de sa pulsion d’autodestruction.

Le drame de Job n’est pas un pari cynique entre Dieu et un démon. C’est l’allégorie universelle de la condition humaine, et plus intimement encore, le miroir de l’histoire d’Israël.

À maintes reprises, le peuple juif a vu son existence jetée dans le tablier de l’Histoire. Des destructions des Temples aux exils forcés, des pogroms jusqu’aux abîmes de la Shoah, Israël a été, comme Job sur son tas de cendres, dépouillé de ses enfants, de ses terres et de sa sécurité. Face à une telle accumulation de tragédies, la tentation de la légende est grande : attribuer ce calvaire à une entité démoniaque extérieure pour ne pas sombrer dans la folie.

Mais la vérité que mon grand-père murmurait est bien plus exigeante. Le « Satan » d’Israël, tout comme celui de Job ou d’Ève, est une force intérieure. C’est le Yétser ha-ra : le piège du désespoir, la tentation du nihilisme, la haine aveugle qui consume l’âme de la victime, ou la tentation de disparaître par l’assimilation pour ne plus souffrir.

Le miracle de la survie d’Israël, tout comme la grandeur finale de Job, ne réside pas dans une intervention magique, mais dans un acte de pure volonté morale.

Au fond du gouffre, dépouillés de tout, l’homme et le peuple partagent le même secret : ils conservent l’arme ultime du libre arbitre. Choisir la vie malgré la mort. Choisir de reconstruire sur des ruines encore chaudes. Choisir de rester fidèle à une alliance éthique quand tout pousse à abdiquer.

Blâmer un Diable extérieur est une excuse pour les lâches. Reconnaître que Satan est en nous, c’est reprendre les rênes de notre destin. C’est la leçon de responsabilité que mon grand-père amorçait ce jour-là face à mes larmes d’enfant.

La souffrance et la tentation de détruire sont des fatalités de notre nature, mais la manière dont nous y répondons relève de notre dignité absolue.

Il n’y a plus de recul possible : face au chaos du monde, l’Histoire nous condamne à choisir.

 Thérèse Zrihen-Dvir

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1 Commentaire

  1. Exellent article de fond (comme toujours,par THERESE ZRIHEN-DVIR),ce choix toujours d etre dans le mal ou le bien,mais attention le bien des fois c est dans l interet du monde de voir disparaitre la source du mal….le Hamas a Gaza par exemple…ou les nazi au travers du monde comme ceux en Ukraine….et la!!!! la violence est neçessaire les amies.