
La surveillance des sujets ou des citoyens est la clé de voûte de tout pouvoir. Au passage, voir à cet égard en France, l’excellente série immersive « Paris Police 1910 » et les deux précédentes saisons !
Dans la Russie d’Ancien Régime, les fileurs sont les yeux et les oreilles du Tsar.
Les organes de surveillance
L’activité de filature et de rapportage s’est structurée autour de trois institutions majeures :
Le Prikaz des Affaires Secrètes (Prikaz Taynykh Del) : créé par Alexis Ier, c’est l’ancêtre de la police politique. Les agents surveillaient autant les boyards (membres de la haute noblesse terrienne ) que les ambassadeurs étrangers.
La Chancellerie Secrète (Taynaya Kantselyariya) : sous Pierre le Grand, elle institutionnalise la délation. Tout sujet témoin d’un crime contre l’État (ou d’une simple critique du Tsar) devait crier « Slovo i Delo ! » (La Parole et l’Acte) pour déclencher une enquête immédiate.
La Troisième Section : créée par Nicolas Ier en 1826 après l’insurrection décembriste. C’est l’âge d’or du « fileur » professionnel.
Le profil des agents
Dans le document secret intitulé Instructions pour l’Organisation de la surveillance de 1907, on apprend que les agents de surveillance devaient être honnêtes, sobres, courageux, astucieux, endurants, patients, persévérants, prudents, sincères, disciplinés, en excellente santé et avoir une vue et une ouïe parfaites. Ils devaient aussi avoir une apparence commune et savoir se déguiser.
Dans les fais, les agents de surveillance étaient des gens de basse extraction et peu instruits. Ils s’élevaient rarement au-dessus du rang de sous-officier.
La crème des agents de filature étaient recrutés dans l’unité de filature mobile, un département d’élite créé en 1894. Ces agents étaient chargés des missions les plus difficiles et importantes, dont la sécurité de la famille impériale.
Méthodes de travail
Le travail des agents de filature consistait à suivre quotidiennement une ou des personnes sans être repéré par elles, de noter où elles s’étaient rendues, qui elles avaient vu, qui étaient leurs contacts. Ils devaient télégraphier les informations récoltées au département de la police. Lors d’opérations importantes, deux à trois agents de surveillance pouvaient être envoyés en mission : ils prenaient alors des rues parallèles pour ne pas être découverts. Dans l’idéal, il fallait mémoriser le visage des personnes surveillées, leur démarche et d’autres traits caractéristiques de ce genre, plutôt que leurs vêtements dont elles pouvaient changer facilement.
Les agents de filature utilisaient des pseudonymes. Les textes des télégrammes qu’ils envoyaient étaient codés et faisaient penser à de la correspondance commerciale. Par exemple, la phrase : « Товар Черного везу Тулу / Emporte marchandise Tchiorny Toula » signifiait que l’agent avait pris quelqu’un en filature. Chaque personne placée sous surveillance recevait un surnom : le barbu, le boiteux, etc. À la fin de la journée, les agents rédigeaient des rapports détaillés.
Les indicateurs
Les agents de filature travaillaient en étroite collaboration avec des indicateurs recrutés parmi les chasseurs des hôtels, les concierges, les employés de bureau, les préposés des bureaux de délivrance des passeports. Ils avaient obligation de dénoncer les personnes qui leur semblaient suspectes aux inspecteurs de quartier avec qui ils travaillaient. À la différence des agents de filature, les indicateurs n’étaient pas des services de la Sûreté et ne touchaient pas d’émoluments. Pour chaque renseignement « solide et utile », ils recevaient de un à quinze roubles. Ils étaient parfois rémunérés en nature.
Sources et références
Article de Fenêtre sur la Russie dont est tirée l’illustration du présent article
Ouvrages historiques
Michel Heller, Histoire de la Russie et de son Empire, Flammarion. (Excellente analyse sur la police politique de Pierre Ier à Nicolas II).
Alexandre Herzen, Passé et Méditations. (Témoignage direct d’un intellectuel russe constamment suivi par les « fileurs » de la Troisième Section).
Études spécifiques
Charles de Larivière, La France et la Russie au XVIIIe siècle (évoque la surveillance des étrangers et les réseaux d’espionnage à la cour).
Sidney Monas, The Third Section: Police and Society in Russia under Nicholas I, Harvard University Press, 1961.
Littérature
Nicolas Gogol, Le Revizor. (Satire de la peur que provoque l’arrivée d’un agent de surveillance de l’État dans une province).
Dans Le Revizor, Gogol montre comment la simple idée d’un espion envoyé par le pouvoir pétrifie les fonctionnaires corrompus.
« Je vous ai fait venir, messieurs, pour vous apprendre une nouvelle très désagréable : il nous arrive un inspecteur. […] Et ce qu’il y a de pire, c’est que c’est un inspecteur secret. Il observe tout, il note tout, et il rapporte tout directement à Saint-Pétersbourg. » — Nicolas Gogol, Le Revizor (Acte I, scène 1).
Fiodor Dostoïevski, Les Démons. (Pour comprendre la psychologie de l’infiltration et de la délation).
- L’Espion de Nicolas Ier d’Ivan Tourgueniev (nouvelles et récits de chasse font souvent écho à cette atmosphère de surveillance rurale).
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Bonjour @Jules Ferry ;
Merci beaucoup pour cet excellent article sur un sujet peu connu.