L’UE ressemble à l’égalitaire « Ferme des animaux » où certains ont des privilèges

 

 

Dragana Trifković : Kosovo, Crimée et Groenland à travers le prisme d’Orwell

Dans le roman La Ferme des animaux de George Orwell, une maxime résume toute la satire :
« Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. »

La ferme décrit une société qui proclame l’égalité, tout en accordant des privilèges à une minorité — les cochons — et en punissant chez les autres des comportements identiques. Les règles changent selon les besoins du moment : c’est l’illustration parfaite de l’hypocrisie et du deux poids deux mesures.

La politique de l’Union européenne peut, à bien des égards, être comparée à celle de cette « ferme des animaux ». Les cas du Kosovo, de la Crimée et du Groenland mettent en lumière une profonde contradiction de la politique étrangère européenne. L’UE défend avec constance l’intégrité territoriale et la souveraineté lorsque les États concernés sont ses membres ou ses alliés, tout en soutenant la sécession du Kosovo et en condamnant fermement le rattachement de la Crimée à la Russie.

Comme dans l’univers d’Orwell, les règles ne s’appliquent que lorsqu’elles servent les intérêts de l’« élite », tandis que d’autres en paient le prix. Cette hypocrisie révèle que le droit, la démocratie et la souveraineté ne sont pas des principes universels pour l’Union, mais des notions appliquées de manière sélective, selon les intérêts géopolitiques du moment.



Le Groenland et la souveraineté dans la politique étrangère européenne



« L’Union européenne continuera de défendre les principes de souveraineté nationale, d’intégrité territoriale et d’inviolabilité des frontières. Ce sont des principes universels, et nous ne cesserons pas de les défendre — en particulier lorsque l’intégrité territoriale d’un État membre est remise en cause », a déclaré la porte-parole de la Commission européenne, Anitta Hipper, en réaction aux propos de Donald Trump sur le Groenland.

L’UE a également rappelé qu’elle attend de tous ses partenaires le respect de la souveraineté et des obligations internationales, et que le Groenland, territoire autonome au sein du royaume du Danemark, doit décider de son avenir en concertation avec Copenhague.

Le Groenland fait partie du royaume du Danemark, État membre à part entière de l’Union européenne. Toute tentative d’annexion par les États-Unis constituerait donc une atteinte directe à l’intégrité territoriale d’un pays membre, ce que l’UE ne peut ignorer sans mettre en jeu sa crédibilité.

Même si le Groenland n’est pas membre de l’Union, il bénéficie du statut de pays et territoire d’outre-mer associé à l’UE. L’Union y possède des intérêts financiers, économiques et réglementaires importants, notamment dans la pêche, l’énergie et les minerais stratégiques. Sur le plan géostratégique, le Groenland est une pièce maîtresse de l’Arctique : son contrôle permet de surveiller les nouvelles routes maritimes, les infrastructures militaires et l’accès à d’importantes ressources naturelles. Une prise de contrôle unilatérale par Washington marginaliserait encore davantage l’Europe dans la définition de la sécurité arctique.



Kosovo, Crimée, Groenland : un droit international à géométrie variable

La position européenne sur le Groenland contraste totalement avec celle adoptée pour le Kosovo et la Métochie. En 2008, la majorité des États membres de l’UE — dont la France, l’Allemagne et l’Italie — ont reconnu l’indépendance proclamée unilatéralement du Kosovo. Cette décision politique contredit pourtant le principe même d’intégrité territoriale et remet en cause la souveraineté de la Serbie.

En droit international, les frontières d’un État ne peuvent être modifiées sans son consentement — un principe valable aussi bien pour la Serbie dans le cas du Kosovo que pour le Danemark dans celui du Groenland. L’UE qualifie le Kosovo de « cas particulier », mais il s’agit avant tout d’un choix politique incompatible avec les principes qu’elle invoque ailleurs.

Bien que plusieurs États membres — l’Espagne, la Slovaquie, la Roumanie, Chypre et la Grèce — refusent toujours de reconnaître le Kosovo, principalement pour des raisons internes, l’Union continue de soutenir financièrement et institutionnellement le territoire comme une entité politique distincte, validant de fait sa prétendue souveraineté.

Le cas du Groenland démontre ainsi que l’Europe n’agit pas sur la base de principes universels, mais selon des règles variables dictées par ses intérêts politiques. Là où la violation du droit international est justifiée au Kosovo au nom de la démocratie ou des droits de l’homme, ces arguments disparaissent totalement lorsqu’il s’agit du Groenland. Le discours européen sur le droit et la démocratie apparaît dès lors comme un outil politique plutôt que comme une pratique cohérente, sapant la crédibilité de l’Union.

La Crimée : une autre illustration du double standard

Une incohérence similaire apparaît dans le cas de la Crimée. En 2014, un référendum a conduit au rattachement de la péninsule à la Russie. Cette décision, exprimée par la population locale, a été immédiatement condamnée par l’UE comme une violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, entraînant des sanctions contre Moscou.

À l’inverse, aucun référendum n’a été organisé au Kosovo en 2008 : l’indépendance y a été proclamée unilatéralement par un groupe restreint.

La réaction de Bruxelles face aux propos de Trump sur le Groenland apparaît donc moins comme une défense du droit international que comme la protection de sa propre sphère d’influence. C’est là que l’Union perd son argument moral, prisonnière des « exceptions » qu’elle a elle-même créées en 2008, et qui ont fini par devenir la règle.



La critique de Poutine et la leçon d’Orwell


L’Union européenne rejette officiellement toute accusation de double standard, affirmant que chaque situation internationale est unique. Cet argument a servi à justifier la reconnaissance du Kosovo afin d’éviter un précédent. Dans les faits, cependant, l’UE applique ses principes de manière sélective : elle défend l’intégrité territoriale lorsque ses intérêts sont en jeu, et invoque le droit à l’autodétermination lorsqu’il sert ses objectifs géopolitiques ou ceux de Washington.

Reconnaître ces contradictions reviendrait pour Bruxelles à s’auto-disqualifier politiquement et juridiquement. Cela affaiblirait son image de « puissance normative » et ouvrirait la voie à des critiques légitimes sur la scène internationale. L’Union préfère donc relativiser le problème à coups d’exceptions et de constructions juridiques, au prix d’une érosion progressive de sa crédibilité.

La situation est aussi révélatrice du rapport de force transatlantique : accepter que les États-Unis remettent en cause un territoire lié à un État membre reviendrait pour l’UE à reconnaître sa propre faiblesse et sa dépendance vis-à-vis de Washington.

En définitive, les cas du Kosovo, de la Crimée et du Groenland montrent clairement qu’une politique sans principes cohérents finit toujours par produire des effets délétères. Lorsque le droit, la démocratie et l’intégrité territoriale deviennent de simples instruments géopolitiques, la crédibilité disparaît, laissant place au discrédit et à la perte d’autorité.

C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine a récemment qualifié certains dirigeants européens de « porcelets », dénonçant leur politique à l’égard de l’Ukraine et leurs relations avec l’ancienne administration américaine. Cette image renvoie directement à la satire d’Orwell : des dirigeants guidés par des intérêts personnels ou à court terme finissent inévitablement par perdre toute légitimité morale et politique. En politique, l’hypocrisie n’est jamais sans conséquences.

Propos recueillis et traduits par Nicolas Faure 26/01/2026

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