Les fantômes du pharmacien

   Alistair Peeboddy, pharmacien de son état, exerçait son art dans une petite bourgade rurale du Sussex. On était en 1926.  Une belle officine, en vérité. Ripolinée comme elles l’étaient toutes autrefois, sa vitrine était garnie de pots pharmaceutiques de toutes les couleurs. Pour notre homme, c’était là un vrai paradis. Il aimait confectionner ses préparations magistrales au fin fond de son laboratoire, pendant que miss Jane Austen, son assistante,  s’occupait de la clientèle. Le midi, miss Jane rentrait déjeuner chez elle, et Peeboddy allait se restaurer au pub d’à côté.
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 Le soir, quand il fermait la porte du magasin,  après avoir descendu le rideau de fer, c’était une toute autre histoire. Quand il poussait la porte au pied de l’escalier qui menait à son appartement, c’était l’enfer qui l’attendait. Arrivé au palier, c’était immuable, une voix rocailleuse lui tombait dessus : « Alistair, c’est vous? Vous en avez mis du temps à venir. Que faisiez-vous, vous comptiez les boules de camphre avec votre vendeuse?» Oh! cette voix, il aurait dû pourtant y être habitué depuis le temps. Vingt ans exactement. 
   Elle provenait d’une chambre au fond du couloir, là où son épouse gisait depuis des années, vautrée dans sa graisse. Des années de puddings, de chocolats, de pâtisseries, et d’autres aliments riches en calories. Le tout sans se donner le moindre mouvement. Elle avoisinait les quatre cents livres à présent, incapable de se lever. Il avait fallu renforcer le lit par des barres de fer. Une servante passait la journée avec elle pour ses besoins élémentaires et pour la nourrir. 
   C’était le docteur Greenshow qui soignait la malade. Il avait essayé de la mettre au régime, mais c’était peine perdue, elle était devenue si acariâtre, que même le médecin l’aurait volontiers étranglée. Il l’avait donc laissée s’empiffrer.  En plus, elle exigeait que son époux lui montât  une boîte de chocolats de régime chaque soir, qu’elle engloutissait en un clin d’œil. De loin, elle ressemblait à un monstre marin, un cachalot ou une énorme méduse. 
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   Elle cumulait de l’hypertension, du diabète, mais le cœur tenait bon. Peut-être grâce à la digitaline que le docteur lui avait prescrite. Peeboddy, pourtant bon chrétien, trouvait que la mort tardait à venir. Il lui donna un petit coup de pouce un soir où il était particulièrement exaspéré. Une dose d’aconit pour aider la nature. Le lendemain, elle gisait raide comme une planche sur sa couche.
   Le docteur Greenshow aurait pu signer le certificat de décès, mais il eut une attitude fort curieuse ce jour-là. Il informa le coroner de la nécessité d’une autopsie. Il révéla à  ce dernier qu’il subodorait l’usage du poison. Le corps d’Emma Peeboddy fut transporté à la chambre froide de la boucherie Martin’s , où on entreposait les corps par arrangement spécial avec la municipalité. Pour la descendre, il fallut la faire glisser  de travers, et c’est tout juste si elle passait.
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   Un qui n’en menait pas large, c’était le pharmacien. Il affichait un self control remarquable, mais les idées tournaient dans sa tête comme un écureuil en cage.  Le soir même, il eut la surprise de trouver une missive dans sa boîte. Signée Greenhow, qui lui demandait de passer le voir chez lui. Il se mit en route, le cœur battant. Le médecin l’attendait sur le perron de son cottage. « Entrez donc, cher ami, nous serons mieux à l’intérieur.»
   Une fois dans le living room, il lui expliqua qu’il avait rédigé deux  rapports pour le coroner. Un qui attestait de l’empoisonnement, et un autre qui innocentait  le pharmacien. Le premier pouvait lui être remis contre la somme de cinq mille livres. « Où voulez-vous que je trouve cette somme?» ,  protesta Peeboddy.
«Débrouillez-vous, je suis bientôt  en retraite et je compte me retirer. Il me faut cet argent», lui fut-il répondu. Je viendrai chez vous demain soir à minuit  pour conclure notre affaire. Il ne faut pas qu’on nous voie ensemble. 
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  Rentré chez lui,  le pharmacien réfléchit. Jamais il ne pourrait réunir une telle somme. Il décida  alors de se débarrasser du maître-chanteur.  Quand on a commencé à tuer, c’est le premier qui coûte. Après, ça devient plus facile. Il descendit à la cave. Il déplaça le tas de charbon, creusa une fosse suffisante. Il avait entreposé un petit tas de sable et des sacs de ciment pour regarnir le sol qui commençait à s’effriter. 
   Le lendemain, Greenshow se présenta à l’heure dite. Il monta à l’étage, et suivit son hôte dans le salon. « Je veux voir la marchandise avant», demanda Peeboddy. « C’est bien naturel», concéda le praticien. En effet, l’enveloppe contenait  le fameux rapport. « Je vais vous chercher l’argent, j’ai placé les billets de banque dans une enveloppe; servez-vous un whisky en attendant.» Le pharmacien avait empoisonné la bouteille avec de l’acide prussique. 
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   Quand il revint, l’infâme médecin était trépassé. Il descendit le corps à la cave et l’enfouit, puis coula une dalle dessus. Il brûla ensuite le rapport d’autopsie qui le mettait en cause. Auparavant, il avait pris les clés du cottage de Greenshaw dans une des poches du mort. Il était trois heures du matin. Il fouilla longuement le bureau du défunt. Il n’y trouva que le rapport qui lui était favorable. 
   La disparition du docteur ne passa pas inaperçue. La police enquêta. En fait , le praticien était un coureur de jupons invétéré. La rumeur attribua sa mort à quelque mari jaloux qui l’aurait jeté dans un vieux puits après l’avoir occis. L’affaire fut classée. 
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   Peeboody put ainsi assister aux funérailles de son énorme moitié. Le cercueil était le double d’une bière normale et la fosse à l’avenant. Le veuf crut bon de verser quelques larmes. Rentré chez lui, il pensait  pouvoir enfin jouir de la tranquillité à laquelle il aspirait. Mais l’atmosphère de l’appartement se fit soudain oppressante. 
   Un soir où il regagnait ses pénates, parvenu sur le palier, il crut entendre une voix qui disait : « Alors, Alistair,  vous avez traîné? Encore avec cette saleté de Jane? Et mes chocolats? » Il se rendit au bout du couloir, et aperçut une masse informe sur le lit de la défunte, qui ondulait,  et une touffe de cheveux noirs et gras qui dépassait. Un visage bouffi apparut. C’était elle. « Pourquoi m’avez-vous tuée, Alistair? Je serai là avec vous jusqu’à votre mort.» Une odeur de cigare lui parvenant du salon, il s’y précipita. C’était Greenshow. « Hello, cher garçon, nous ne vous quitterons plus, nous serons là chaque soir à vous attendre.»  Peeboddy tomba foudroyé et roula sur le parquet. Mort. 
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   Ne le voyant pas descendre ouvrir l’officine ni répondre à ses coups de sonnette, Jane Austen courut au poste de police. Il fut conclu à une mort naturelle. Certains l’attribuèrent  aux chagrins successifs d’avoir perdu coup sur coup son épouse et son meilleur ami.
   Soixante ans plus tard, les nouveaux propriétaires de la pharmacie,  transformée en logement, voulurent faire carreler la cave. Les ouvriers tombèrent sur les restes du docteur dans sa gangue de mortier et de terre. Une énigme vieille de plus d’un demi-siècle venait d’être  résolue. Les journaux en parlèrent tout juste. Le pharmacien assassin, tel était le titre de leurs articles.  Puis ce fait divers retomba dans l’oubli.  La réputation de Peeboddy aurait pu être flétrie, mais à vrai dire, les témoins de l’époque étaient  presque tous morts, et là  où il se trouvait, au cimetière municipal , il n’en avait plus rien à faire, inhumé à trois pas de son imposante épouse, à l’ombre d’un cyprès. 
 
                                                         FIN

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8 Commentaires

  1. Cher Argo, je me délecte avec grand plaisir, ce matin seulement, avec ton histoire de revenants bien écrite. Je reste dans une certaine ambiance, étant par ailleurs pleinement occupé en ce moment en dehors de RR avec un travail en cours sur les légendes bretonnes, les histoires de «  poudre de corps », de trépas et de  l’Ankoù, une figure panbrittonique, alors que ton histoire, justement, se déroule «dans une petite bourgade rurale du Sussex» !

    • Bjr Jules. Je vous recommande, non seulement la lecture des contes et histoires d’Argo mais aussi, si vous ne les connaissez pas encore, ceux de Claude Seignolle. Parmi ceux-ci, j’ai particulièrement apprécié “l’Isabelle”, qui conte l’histoire d’une belle femme figurant dans un tableau, laquelle tous les soirs prend vie pour vampiriser (à sa façon) le propriétaire du tableau qui est tombé amoureux d’elle. En fait, toutes les œuvres de Seignolle sont fascinantes.

  2. Une histoire fantastique très bien racontée, de façon très vivante et qu’on lit avec plaisir. Très morale aussi puisque les méchants : un médecin et un pharmacien empoisonneurs 🙁 sont punis. Merci Argo.

  3. Une bien belle histoire, comme on aimerait en lire plus souvent.
    On devrait en faire un film tragi-comique, dans le genre Tim Burton “Dark Shadows”.
    ..
    merci à l’auteur de cet article

  4. Je m’excuse par avance de quelques coquilles dans le nom du médecin. Je n’arrête pas de tousser à cause d’une bronchite. Du coup je n’ai pas trop relu avant de valider. Ça devient franchement pénible ces problèmes de santé successifs. Bonjour à tous.

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