Dialogues intérieurs avec mon médecin

   Nous avons dû trouver un nouveau médecin après le décès du nôtre. La recherche a été ardue.
Nous en avons trouvé un à quelques kilomètres de chez nous. Autant notre ancien docteur était un homme chaleureux, et qui ne nous parlait que de médecine, autant le nouveau nous a désarçonné par sa façon de procéder. Il exerçait dans un cabinet obscur, au fond d’une vieille cour qui servait de parking, pleine de nids de poule. Le plafond de la salle d’attente fuyait. Il avait été étanchéifié avec du scotch!  Mieux valait prendre rendez-vous les jours où il ne pleuvait pas. Je consultais toujours la météo avant de solliciter un rendez-vous. Un beau jour, il a déménagé dans une maison de santé. Bien sûr, il ne nous a pas averti de son changement d’adresse. Nous nous sommes présentés à son ancien cabinet, et nous sommes arrivés en retard à la consultation, ce qu’il a en horreur.
   Ce «brave homme» est toujours en train de vitupérer. Il en a après tout l’univers. Rien ne trouve grâce à ses yeux. Le prix des consultations n’est pas assez élevé, la sécu l’oblige à accomplir des tâches administratives, il ne gagne pas assez bien sa vie, le système informatique de la maison médicale est foireux (sic) , il fait trop d’heures, les patients arrivent en retard à ses rendez-vous. C’est à chaque fois un déluge de récriminations. J’ai pris l’habitude de lui répondre, mais in petto. Mieux vaut  se montrer prudent. On ne sait jamais. Le protocole des visites est comme suit :
   Déjà, il faut s’asseoir dans une salle d’attente qui n’en est pas une : un couloir avec trois chaises. Le chauffage est au minimum. Pas plus de douze degrés. Peut-être une ruse commerciale pour nous faire contracter un refroidissement qui justifiera une visite ultérieure. Bon, j’ai sûrement l’esprit mal placé. Il faut attendre un bon moment pour que la porte s’ouvre. Il est toujours en retard. Enfin l’huis s’entrebâille,  mais il ne faut pas se réjouir trop vite. Le patient précédent sort, et le praticien referme vite fait la porte et nous laisse en plan  un bon moment.  Je le  soupçonne de faire le poirier ou une posture de yoga entre deux clients, histoire de se calmer les nerfs.  Enfin la porte s’ouvre.
    «Vous venez me voir pourquoi?, nous demande-t-il .
     —  Moi, intérieurement, on est venu pour vous dire bonjour, ce que vous  n’avez pas fait.  Et là, je lui explique ce dont je souffre.
     — Qu’est ce que je vais pouvoir faire pour vous? s’interroge-t-il  en se   grattant le menton.
     — Si tu ne le sais pas, ce n’est pas moi qui vais te le dire, répondé-je , toujours par le  même canal. »
     Après l’auscultation, la délivrance de l’ordonnance. Je lui demande le montant de ses honoraires. J’aurais pas dû. Il explose. Tout y passe : la cherté de la vie, la non-revalorisation du tarif des consultations, ce logiciel de m. qui ne fonctionne pas comme il faut, la maison médicale qui coûte trop cher en entretien,  le chauffage(?), les clients qui arrivent en retard, les tâches administratives qui lui mangent  tout son temps. Et plein d’autres récriminations dont il serait fastidieux de donner la liste.
 Pourtant, il ne me donne pas l’impression d’être dans la misère : jolie voiture sur le parking, belle maison, vacances au ski, vacances d’été dans des pays lointains et  ensoleillés. Son épouse est infirmière libérale.  Il ne consulte que quatre jours par semaine, pas de visites à domicile, pas de gardes de nuit, une permanence  un samedi matin tous les mois.  Le reste du temps, voir les Urgences. Il est si fatigué qu’il a piscine tous les mercredis, et les week -ends il pratique la course à pied.
  Si les patients sont en retard, il rouspète.  Je ne vois pas comment il peut le savoir, vu que lui-même l’est en permanence. Pour le tarif des consultations, s’il ne perdait pas autant de temps à râler, il pourrait passer quelques patients de plus ou mettre à jour ces fameuses tâches administratives. Quant à la sécu, dont il semble souhaiter la disparition, je pense que si cette institution venait à disparaître, lui-même disparaîtrait aussi. Les patients, qui ne seraient plus remboursés, seraient bien moins nombreux. Il est vrai qu’il pourrait relever ses tarifs, ce qui le priverait d’une partie supplémentaire de sa patientèle. Seuls les riches se rendraient  à son cabinet. Dans la petite ville où il exerce, les riches ne semblent pas y avoir élu domicile.
   Pour conclure, lorsque je  sors de son cabinet, j’ai plus l’impression de quitter une permanence de la CGT qu’un cabinet médical, les tracts et les ballons  en moins.  J’ai même la migraine. J’aurais peut-être dû lui  en toucher deux mots; il m’aurait peut-être prescrit quelque chose.

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5 Commentaires

  1. Encore un témoignage sur le déclassement de la France, même dans le domaine médical.

  2. Hélas très très réaliste Argo. Je dirais même réel, vrai!

    Put’1, au XXIème siècle…

  3. Comme le disait mon grand-père :Il vaut souvent mieux frapper à la porte d’un plaigneux que d’un vanteux.

  4. Hihihihi, t’as pas intérêt à tomber malade ouais ! Tu devrais lui parler de R.R. Il en ferait une bourbouille !😁

  5. C’est une blague, n’est-ce pas ? Ce gars est complètement indigne de faire médecine.

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