Après Kaboul, je me souviens de Phnom-Penh, Saïgon, Téhéran…

Je me souviens…

 « Le siècle est fou. Fou de lâchetés, de démissions, d’impostures et de laideur, et ce qu’on appelle « crise de civilisation » n’est en vérité que le refus apeuré de toute hauteur. » (Jean Cau).

 

Me voilà à l’automne de ma vie, comme disent les poètes. La Fontaine a écrit : « Quiconque a beaucoup vu, peut avoir beaucoup retenu ». En fait, qu’ai-je retenu de la vie ?

 Par chance, ma mémoire est assez sélective : elle ne s’encombre pas de choses qu’elle juge inutiles ; elle se refuse à mémoriser ce qui est trop savant, trop technique ou trop scientifique, ce qui fait de moi un individu assez moyen, voire nul dans moult domaines. Mais j’ai la chance de retenir les bons moments : je pense souvent à mes amis disparus et à mes nombreux voyages dans le monde.

Mais, les soirs de spleen, les « charogneries » de la vie me reviennent en mémoire… Ces soirs-là, je me souviens d’évènements tragiques qui ont marqué le déclin de notre civilisation.

Je me souviens, par exemple, d’avril 1975, quand nos intellectuels de gauche applaudissaient la victoire du communisme au Cambodge. Au matin du 17 avril 1975, les Khmers rouges entraient dans Phnom-Penh. L’évacuation de la capitale commençait : les soldats annonçaient aux gens qu’ils devaient quitter leurs maisons « pour deux ou trois jours seulement ». Sous la menace, les habitants de la capitale (environ deux millions de personnes) quittaient leurs logements, dans l’urgence.

30 000 malades sont alors tirés des hôpitaux et poussés sur la route par leurs familles, sur leurs lits à roulettes. Ceux qui ne sont pas en état de partir sont achevés à l’arme blanche. Le cortège des évacués progresse vers le sud sous un soleil de plomb, dans des conditions désastreuses. Les cadres de l’ancienne armée de Lon Nol et de la police sont conduits dans les rizières et exécutés.

Pol Pot, chef du « Kampuchéa démocratique », impose un plan d’évacuation de la population ; la sécularisation des moines bouddhistes, leur mise au travail forcé dans les rizières ; et l’exécution des anciens dirigeants du régime. Toutes les villes sont évacuées dans les semaines qui suivent.

Charrettes, vélos et voitures sont confisquées ; les civils doivent se rendre à pieds jusqu’aux coopératives rurales qui constituent leur nouvel habitat. Les Cambodgiens perdent toute liberté.

Le comportement individuel est soumis à des règles strictes, les démonstrations d’affection et de colère étant interdites. Les Khmers rouges  font tout pour tuer les liens familiaux. Les familles, au hasard de la déportation, sont séparées. Les structures traditionnelles sont détruites : les parents se voient retirer leurs enfants, et les maris leurs épouses. On peut être condamné à mort pour avoir giflé son fils. Aucun appareil judiciaire n’existe au « Kampuchéa démocratique » : la moindre infraction ou maladresse — casser un verre, mal maîtriser un buffle pendant les labours — peut être punie de mort. Les rapports sexuels hors mariage sont également punis de mort.

Le pays connaît des famines meurtrières. Certaines sont sciemment provoquées comme moyen de pression sur la population.

On persécute le bouddhisme, religion majoritaire au Cambodge. Plusieurs « vénérables » sont exécutés. Les moines sont évacués de leurs monastères et mis au travail forcé avec le reste de la population. Ils sont contraints à défroquer, ceux qui refusent sont éliminés.

La communauté catholique, très minoritaire, est l’une des plus touchées. Le nombre de catholiques « disparus » est évalué à 50 %. La mort, en camp de travail, de Mgr Chhmar Salas, évêque  de Phnom-Penh, avec d’autres prêtres en est un symbole fort.

Les Cambodgiens peuvent être arrêtés sous le moindre prétexte, allant du vol (ce qui inclut le chapardage de fruits pour échapper à la faim) aux propos « subversifs »… La torture est généralisée.

Le nombre de victimes imputable au « Kampuchéa démocratique » varie entre 2 500 000 et 3 100 000 de morts pour la période allant d’avril 1975 à janvier 1979 : plus d’un tiers de la population du pays (7 890 000 habitants à l’époque). Le régime khmer rouge  a été chassé de Phnom-Penh, au début de 1979, par l’invasion vietnamienne du Cambodge,  mais dès 1977, avec les premiers « boat people », les bonnes consciences de gauche applaudissaient moins fort. Pol Pot, mis en détention par ses propres hommes en 1997, est mort l’année suivante sans avoir eu à répondre de ses crimes.                                                                                                                                               

Je me souviens aussi, comme si c’était hier, du 30 avril 1975 : la chute de Saïgon (que je me refuse à appeler Hô Chi Minh-Ville). À 7 h 53, ce 30 avril, lorsque le dernier hélicoptère décolle du toit de l’ambassade des États-Unis, des milliers de candidats à l’exil se pressent encore dans les jardins.

À 10 h 24, le président Minh annonce la capitulation du pays. À 11 h 30, des chars du Vietminh détruisent les portes du palais présidentiel. Le drapeau du Viêt-Cong est hissé sur le toit du palais.

L’infanterie vietminh, soutenue par des centaines de chars, de l’artillerie lourde et quelques  avions de chasse, s’empare de tous les objectifs stratégiques de Saïgon, dont le palais présidentiel, où un simple colonel reçoit la reddition du général Minh. Le dernier président de la République sud-vietnamien aura exercé ses fonctions moins de soixante-douze heures.

Saïgon tombée – rebaptisée « Ho Chi Minh-Ville » – la guerre du Vietnam est terminée.

En évoquant la chute de Saïgon, j’ai une pensée pour le lieutenant Pham Van Phu qui commandait une compagnie de parachutistes vietnamiens à Diên-Biên-Phu. Dans mon livre « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » (1) j’écrivais : « L’intransigeant lieutenant Pham Van Phu continuera longtemps sa lutte contre les rouges : en 1975, lors de l’entrée des Viets dans Saïgon, devant  les photographes présents sur place, le général  Pham Van Phu se tirera une balle dans la tête ».

Je ne vous expliquerai pas comment le Cambodge est devenu protectorat français en 1863, et  je ne vous raconterai pas non plus la belle histoire de « notre »Indochine.

Retenons, pour faire simple, que la « Fédération indochinoise », fondée en 1887, regroupait, jusqu’en en 1954, des entités dominées par la France en Extrême-Orient.  Trois pays d’Asie du Sud-est : le Viêtnam, le Laos et le Cambodge (2). « Les trois Ky » – Tonkin, Annam et Cochinchine –  parlent encore au cœur de ceux qui ont combattu, de 1946 à 1954, pour protéger du communisme des populations amies. Les Soviétiques, les Chinois et les Américains (3), pour des raisons différentes que je n’entends pas développer ici, ont tout fait pour nous chasser d’Extrême-Orient.

Le 7 mai 1954, l’héroïque garnison de Diên-Bîen-Phu, sacrifiée par la France (4) pour mettre fin au conflit indochinois, déposait des armes après 56 jours d’un combat à dix contre un.

Les accords de Genève marquaient la fin de la guerre d’Indochine (signés le 20 juillet 1954), Nous abandonnions là-bas des gens qui nous faisaient confiance, comme nous abandonnerons plus tard nos harkis. De 1946 à 1954, notre Corps expéditionnaire d’Indochine a mené des combats héroïques avec des moyens très limités : une guerre de pauvres, une guerre de gueux ! Ce conflit nous a coûté entre 60 000 et 70 000 tués, sans compter les supplétifs à nos côtés.

Je me souviens également du 1er février 1979 : l’arrivée en Iran de l’ayatollah Khomeiny. Souvenez-vous : la France giscardienne, qui ne voulait pas payer la dette « Eurodif » à l’Iran, avait décidé de lâcher le Shah et elle hébergeait (aux frais du contribuable) l’ayatollah Khomeiny, farouche opposant au régime, à Neauphle-le-Château. Ce barbu avait, bien sûr, les faveurs de toute la presse progressiste. De France, et avec notre bénédiction, Khomeiny attisait la guerre sainte dans son pays.

Le 16 janvier 1979, le couple impérial fuyait l’Iran. L’Égypte du président Sadate recevait les souverains déchus. Quelques semaines plus tard, le Shah et l’impératrice Farah partaient pour le Maroc, puis pour le continent américain (5). Ensuite, le Shah fut de nouveau accueilli par l’Égypte où il subit une nouvelle et ultime intervention chirurgicale. Il y mourra  peu après.

Le shah Mohammad Reza Pahlavi était un ami de la France… qui refusa de l’accueillir.

Le 1er  février 1979, l’ayatollah Khomeiny arrivait à Téhéran où des milliers de personnes l’attendaient. Le 11 février 1979, il accédait officiellement au pouvoir. Cette date funeste marque la fin de l’Empire d’Iran. Le pays retournait au Moyen Âge. On imposait la charia, on voilait les femmes et on pendait les opposants avec des grues. La destitution du Shah avait provoqué l’effervescence en Iran, comme dans les démocraties occidentales. Le réveil avait un goût amer !

Je me souviens du 14 septembre 1982 : trois semaines après avoir été élu président de la République, Bachir Gemayel ( بشير الجميل), dit « Cheik Bachir » était assassiné.

En 1976, il fondait le « Forces libanaises », regroupant presque toutes les milices chrétiennes de Beyrouth-Est et du Mont Liban, lors des massacres des populations chrétiennes dans des villages du Sud-Liban (Damour, Jieh…). Et il s’imposait comme chef du camp chrétien face aux combattants palestiniens de Yasser Arafat.

Reconnu comme interlocuteur par les États-Unis, il ouvrait le dialogue avec les pays arabes et passait une alliance avec Ariel Sharon et Rafael Eitan pour chasser les Palestiniens du Liban. Mais en voulant résoudre le problème palestinien et faire la paix avec Israël, Bachir finit par déranger les puissances régionales. Il est assassiné le 14 septembre 1982 par un membre du PSNS (Parti social nationaliste syrien), avant d’avoir pu prêter serment à la présidence de la République libanaise.

Depuis lors, « Cheik Bachir », c’est un peu le Che Guevara de la droite nationale.

Habib Tanious Chartouni, militant pro-syrien, sera appréhendé par les Forces libanaises et revendiquera le meurtre de Bachir Gemayel. Emprisonné à la prison de Roumieh, il sera relâché par « des éléments armés inconnus » pendant l’offensive de l’armée syrienne, à Beyrouth, en 1990.

Je me souviens enfin du 9 septembre 2001. Ce jour-là, Ahmed Chah Massoud (احمد شاه مسعود), appelé le « commandant Massoud », a été tué. Il était est le chef du « Front uni islamique et national pour le salut de l’Afghanistan ». Le « Lion du Pandjchir », a été assassiné dans le district de Darqad, au nord-est de l’Afghanistan. Les auteurs de l’attentat étaient deux membres d’Al-Qaïda, les Tunisiens Dahmane Abd el-Sattar et Rachid Bouraoui el-Ouaer, deux hommes vivant à… Bruxelles. Ils se sont fait passer pour des journalistes munis de passeports belges et équipés d’une caméra volée à « France 3 Grenoble » (6). Sa mort a précédé de deux jours les attentats du 11 septembre 2001.

Massoud essayait d’attirer l’attention du monde libre sur le danger représenté par Oussama Ben Laden. Pour le FBI, l’ambassade d’Iran à Bruxelles aurait contribué à l’attentat en fournissant des passeports belges aux deux assassins. Les deux exécutants ont bénéficié de la complicité d’un groupe islamiste dirigé par Tarek Maaroufi, un Tunisien naturalisé belge, auquel se rattachait Adel Tebourski, un binational franco-tunisien qui fournira les faux passeports et l’argent.

En novembre 2001, Adel Tebourski est arrêté en France pour complicité dans la préparation de l’assassinat de Massoud. Il est jugé en mai 2005 et condamné à six ans de prison.  Il bénéficie de remises de peine et il est libéré le 22 juillet 2006. Il est expulsé vers la Tunisie le 7 août 2006. Tarek Maaroufi, arrêté en Belgique le 18 décembre 2001, est condamné à six ans de prison pour plusieurs affaires de terrorisme, (peine portée à sept ans en appel). Depuis, l’un et l’autre sont libres…

Pourquoi évoquer ces souvenirs ? Parce que, dimanche 15 août 2021, les talibans se sont emparés de Kaboul après une offensive-éclair de moins d’une semaine, et, comme à chaque fois, les journalistes et les médias se veulent rassurants : on nous dit que les talibans ont changé depuis vingt ans ; qu’ils sont devenus tolérants ; qu’ils ne veulent pas d’un bain de sang ; qu’ils vont imposer une charia « soft ». Une fois de plus l’Occident pratique le politique de l’autruche : la tête dans le sable et le cul à l’air. On nous prend pour des imbéciles, mais il est vrai que les talibans sont financés et armés par le Qatar (entre autres). En France, on aime bien les Qataris : ils ont acheté le PSG. C’est grâce à eux que nous avons un nouveau Messi. Ils le paient 40 000 € par an. Avouez que c’est autre chose que les 30 deniers pour lesquels Judas l’Iscariote a trahi l’autre Messie (Jésus, pas Lionel).

Pourtant, avec 40 000 €, on pourrait  acheter pas mal de kalachnikovs, non ?

Je me souviens qu’un certain Vladimir Ilitch Oulianov, plus communément appelé Lénine, a dit : « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons ». Les supporters du PSG, qui achètent leurs billets à prix d’or, financent les Qataris, qui financent les talibans, lesquels prônent un islam radical : la boucle est bouclée !

Eric de Verdelhan

1)- « Au capitaine de Diên-Biên-Phu » ; SRE-éditions ; 2011.

2)- Ainsi qu’une portion de territoire chinois située dans l’actuelle province du Guangdong.

3)- N’oublions pas les atrocités commises par les Japonais en 1945 !

4)- Diên-Biên-Phu mobilisait à peine un cinquième des troupes françaises en Indochine.

5)- La présence du Shah aux USA servira de prétexte pour la longue prise d’otage de l’ambassade américaine de Téhéran.

6)- Élément qui a mis en évidence l’importance de la région sud-lyonnaise dans l’enquête terroriste.

https://ripostelaique.com/apres-kaboul-je-me-souviens-de-phnom-penh-saigon-teheran.html

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5 Commentaires

  1. Bonjour
    Dans tous ces pays, la France était sur le fil du rasoir, ce qui n’a jamais été le cas pour l’Algérie où la guerre était gagnée, grâce à nos commandos de chasse, nos paras, nos « légos » et nos Harkas !!..
    Ce qui ne nous a pas empêchés de tout lâcher, abandonnant aux pires tortures ceux qui avaient cru en notre Pays !…
    Et à cette majorité d’ignares de continuer à se réclamer encore du gaullisme ….(comme MLP…) …

  2. Eric de Verdelhan, contributeur de Minurne Résistance.
    Juste une interrogation : Messi, 40 000€ par an ??? Vous voulez dire  » par semaine ?!

  3. plusieurs tranches de l’histoire trés bien résumées, excellente écriture, bravo a l’auteur

  4. Pour mémoire, le Commandant Massoud était venu à Paris pour rencontré chirac dans le but de demandé de l’aide pour combattre ceux qui ne se nommaient pas encore taliban mais la couard de corrèze avait refusé de le rencontré…on connaît la suite 15 jours après le Commandant Massoud était lâchement assassiné. J’accuse l’ordure chirac d’être responsable de la mort de 89 Soldats Français et des plusieurs centaines de blessés et de mutilés de l’Armée Française en Afghanistan.

  5. Les communistes francais ont toujours soutenu les régimes assassins; ils en savent quelques chose, le communisme a fait 107 millions de morts à travers le monde! Record jamais égalé !

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