Dimanche cinéma : Bertrand Tavernier

Pour notre rubrique cinéma de cette semaine nous nous contenterons d’emprunter à Charles Demassieux, de Riposte laïque, cet excellent article qui dit tout de Bertrand Tavernier, qui vient de disparaître…

Christine Tasin

Bertrand Tavernier, une grande idée du cinéma

C’était vers la fin des années 1990, au cinéma Les Lumières, à Nanterre…

Avec quelques spectateurs, je venais de voir un film : Ça commence aujourd’hui. L’histoire d’un directeur d’école maternelle du Nord – interprété par Philippe Torreton – confronté à la misère, dans toute l’acception du terme ainsi que l’entendait Victor Hugo. La projection terminée, le réalisateur entra dans la salle, avec cet air débonnaire et cette voix habitée lorsqu’il commença à parler de cinéma. Le réalisateur en question s’appelait Bertrand Tavernier.

Bertrand Tavernier était l’un des derniers grands maîtres du cinéma français ; ce cinéma qui n’a rien à voir avec la récente et déplorable démonstration de bêtise vulgaire à la dernière cérémonie des César.

Critique de cinéma, attaché de presse de Jean-Luc Godard et Stanley Kubrick, assistant de Jean-Pierre Melville, Tavernier avait une culture encyclopédique de cet art qu’il chérissait depuis sa jeunesse. Et comme François Truffaut avant lui – lequel fut rédacteur aux Cahiers du cinéma –, il était presque naturel qu’il passât un jour derrière la caméra.

Débuta alors une filmographie qui devait être reconnue dans le monde entier, tant sa diversité et sa qualité avaient de quoi impressionner les plus exigeants en matière de cinéma. À ce propos, un de mes contacts sur Facebook – que j’espère rencontrer un jour, ne serait-ce que pour le remercier de vive voix de m’avoir offert l’excellent livre Audiard par Audiard – a dit de Bertrand Tavernier qu’il était le John Huston français. Pour ceux qui connaissent le réalisateur américain – auquel on doit notamment Les Désaxés et l’impeccable adaptation de Moby Dick, d’Herman Melville –, la comparaison est aussi juste que flatteuse.

Car, dès L’Horloger de Saint-Paul, Tavernier démontre tout son talent en promenant dans les rues de Lyon un Philippe Noiret débonnaire et soudain frappé par un drame qui vient balayer sa vie tranquille et réglée comme une horloge : son fils en cavale est accusé de crime.

Mais c’est avec le film suivant qu’explose la maîtrise du réalisateur : Que la fête commence…, film historique à la fois ironique et tragique, dont la fin reste l’un des plus grands moments de cinéma en ce qui me concerne, préfigurant la Révolution en un tableau sublime. L’intrigue se déroule à la cour du Régent, au moment de la conspiration du marquis de Pontcallec. Dans cette satire féroce de la Régence – avec une mise en scène théâtrale qui rappelle La Règle du jeu, de Jean Renoir –, un trio d’acteurs s’en donne à cœur-joie : Philippe Noiret – acteur fétiche de Tavernier –, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle. N’oublions pas non plus la délicieuse Marina Vlady et sa non-moins délicieuse gorge, si bien mise en scène elle aussi !

youtube.com/watch?v=2CG7pz-gJpA

Dès lors, Tavernier fonce sur l’autoroute cinématographique, jonglant entre l’Histoire et son temps, sachant bien que la première explique souvent la seconde. Il sera visionnaire aussi, dans un film offrant à Romy Schneider l’un de ses plus grands rôles : La Mort en direct, qui préfigure déjà en 1980 le voyeurisme qui empuantira plus tard la télévision. L’intrigue est sordide, et Tavernier sait en extraire toute l’intensité dramatique : une romancière apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable, à une époque où l’on peut cependant soigner la plupart d’entre elles. Apprenant cela, la télévision la contacte pour la filmer en train de mourir. Comme elle refuse, un homme va l’épier secrètement grâce à une caméra implantée dans son œil. La fin est digne d’une tragédie classique.

Tavernier aimait donc se frotter à l’Histoire, cet ogre qui dévore les destins, comme il l’exprime dans le magnifique La Vie et rien d’autre ; rencontre fragile et pudiquement amoureuse entre une femme de la haute société, à la recherche de son mari disparu pendant la Première Guerre mondiale, et un commandant qui a la tâche de rechercher les disparus. Rencontre, surtout, entre un Philippe Noiret au sommet de son art et la si romanesque, élégante et fragile Sabine Azéma…

youtube.com/watch?v=T5KGbTfA0Ac

Quelques années plus tôt, Tavernier avait déjà dirigé Sabine Azéma dans Un dimanche à la campagne, qui me fait penser à un savant mélange entre un tableau impressionniste – puisqu’il évoque la fin de vie d’un peintre au début du XXe siècle – et Marcel Proust évoquant Combray.  Dans ce film, le temps est arrêté, même si perturbé par l’intrusion du personnage d’Irène, ce courant d’air plein de modernité et de fausse insouciance. Ce film raconte la fin d’une époque, à l’aube d’une guerre qui s’apprête à envoyer des millions d’hommes dans les tranchées et la mort…

Car l’Histoire est aussi sanglante, elle brise les vies ou les supprime. Deux films ressortent ainsi de l’œuvre de Tavernier, deux perfections visuelles et narratives : Capitaine Conan – les aventures violentes d’un guerrier à la tête d’un corps-franc et qui n’existe que dans la guerre – et La Princesse de Montpensier, qui se déroule pendant les guerres de Religion. Cette adaptation du galop d’essai de Madame de La Fayette – la nouvelle fut en effet écrite quelques années avant son chef-d’œuvre, La Princesse de Clèves –, est une perfection. Quant à Lambert Wilson, en comte François de Chabannes, il excelle de sobriété ; sans parler du personnage éponyme interprété avec tant de justesse par Mélanie Thierry.

youtube.com/watch?v=escX7QtV3yw

L’Histoire, il arrivait à Tavernier d’aller la chercher dans les recoins les plus sombres, comme dans Le Juge et l’assassin, avec un Michel Galabru transfiguré en Joseph Bouvier, personnage inspiré du tueur en série français Joseph Vacher qui sévit à la fin du XIXe siècle. Un film qui s’interroge sur la folie et la responsabilité pénale.

Enfin, il y avait la passion américaine de Tavernier, qu’il assouvit entre autres à travers un film comme Dans la brume électrique –, polar se déroulant en Louisiane et où il dirigea des acteurs américains comme Tommy Lee Jones et John Goodman. Il rendit aussi un hommage puissant au jazz – encore une histoire américaine ! – à travers un musicien américain traînant son alcoolisme et son génie à Paris : Autour de minuit. Un film à l’égal de Bird, de Clint Eastwood, ou encore Cotton Club, de Francis Ford Coppola. Tavernier avait aussi coécrit avec Jean-Pierre Coursodon un livre augmenté au fil des décennies et devenu 50 ans de cinéma américain.

On pourrait citer Coup de torchon, La Passion Béatrice – qui évoque encore la violence débridée et pulsionnelle, ainsi que L’Appât –, l’enthousiasmant film de cape et d’épée La Fille de d’Artagnan ; parce que l’ensemble de l’œuvre de Tavernier est à voir.

Et si ses prises de position avaient de quoi me hérisser parfois le poil – je pense par exemple à sa défense des sans-papiers ou à son documentaire De l’autre côté du Périph’ –, Bertrand Tavernier était l’un des derniers monuments du cinéma français. Ironie du sort, il s’en va tandis que les salles obscures sont closes depuis des mois. Quel triste hommage…

https://ripostelaique.com/bertrand-tavernier-une-grande-idee-du-cinema.html

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4 Commentaires

  1. Au delà de ses opinions politiques ou autres Bertrand Tavernier était un grand cinéaste,un monument du cinéma français avec lui s’en va une époque où l’art et la culture prévalaient encore en France !
    R.I.P.