Nos émigrés à nous, installés à Coblence pendant la révolution, ne se comportaient pas en colonisateurs


Nos émigrés à nous, installés à Coblence pendant la révolution,  ne se comportaient pas en colonisateurs

Coblence • À droite, monument Vater Rhein und Mutter Mosel

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Ou le qualificatif d’émigré en son acception noble…

 

Coblence, une ville repoussoir pour deux raisons : l’essaim de contre-révolutionnaires français et ultérieurement de nazis.

Cette photo a été prise le 17 juin 2020 par l’une de mes proches, une Allemande pure et dure. Elle représente le Père Rhin et la Mère Moselle, artiste Johann Hartung, 1854.

En ces temps iconoclastes, je me suis d’abord réjoui de voir statue et monument intacts. J’ai ensuite pensé à la fameuse réplique de Georges Marchais traitant VGE de « homme de Coblence », campagne électorale 1974. Plus tard, le tiers-mondiste Régis Debray s’inquiétera de la disparition de tout esprit révolutionnaire en France et qualifiera Paris de… Coblence-sur-Seine !

Lors de la campagne électorale 2022, Macron pourrait-il accuser MLP de femme de Coblence ? Peut-être, puisque l’avenir de la France réside dans son passé. Par contre, MLP pourra certainement contre-accuser Macron d’être un homme de Berlin : 1-1.

Coblence 1791-1792

Un épisode insolite de la très riche Histoire de France

 

En juin 1791, le Comte d’Artois et le Comte de Provence, tous deux frères de Louis XVI, arrivent à Coblence et appellent la noblesse française à les y rejoindre. L’objectif est de créer une structure militaire en mesure de rétablir la monarchie française d’Ancien régime, celle qui séduit toujours certains d’entre nous. Cet appel est entendu et les historiens estiment qu’il y aurait eu 5000 émigrés français à Coblence en janvier 1792 alors que la population locale s’élevait à 8500 âmes. On comptera également des corps de gentilshommes français à Ettenheim (entre Strasbourg et Freiburg) et Worms (entre Mainz et Mannheim)

Coblence au 18ème siècle

Cette petite ville est le lieu de résidence de l’Électeur de Trèves Clément Wenceslas de Saxe, oncle maternel de Louis XVI. Il soutient de ce fait ses deux neveux les Comtes d’Artois et de Provence et garantit ainsi une certaine protection à l’ensemble des émigrés français. À Coblence, ils ont rétabli une cour sur base d’une légitimité rien moins qu’officielle puisque Louis XVI a désavoué ses frères. Ainsi s’y crée une étonnante mini-société ou contre-société ennemie d’une puissance voisine à l’Électorat de Trèves.

En vert, Kurfürstentum Trier ou Électorat de Trèves (902-1815)

La société des émigrés de Coblence

Elle s’organise assez rapidement et il est même étonnant de constater toute sa technicité administrative. Sous forme de gouvernement en exil, le Conseil des princes consulte chaque jour ses ministres, baillis et prévôts improvisés, ceci est une fidèle reproduction des structures d’Ancien régime. Destinée à vaincre la Révolution, une armée est également constituée suivant le règlement du 18 août 1791. Coblence se hisse au symbole de la menace contre-révolutionnaire et entre peu à peu dans le vocabulaire politique français.

Cette société dispose de son propre bureau d’accueil et les émigrés acceptés portent un plumeau blanc, une fleur de lys, une cocarde blanche et l’uniforme militaire. Elle crée sa propre police et ses tribunaux jugent les Français résidant à Coblence. Ceci soulève de sérieux problèmes de compétence au sein de l’Électorat de Trèves puisqu’y sont jugés des Français qui ne sont coupables ni aux yeux des lois françaises ni au regard du droit allemand.

Cette « institutionnalisation » des plus insolites aux yeux des contemporains marque ainsi la division entre la France révolutionnaire et celle des émigrés nobles excluant un tiers état (bourgeois, avocats etc.) jugé indigne voire traître au combat contre-révolutionnaire. Les structures mises en place par les émigrés ont également pour but d’éviter de voir les « expat’ » se fondre dans la population autochtone voire de s’y intégrer définitivement.

19 avril 1791 • Armée des émigrés à Coblence

Extrait : Paris, Club des Jacobins

Nous n’avons rien à craindre de la guerre

https://www.youtube.com/watch?v=QS1eiF6PqSo

Complot aristo-clérico-étranger

 

Tous ces gentilshommes émigrés se voient comme les véritables patriotes et Coblence devient le miroir de l’identité française de l’Ancien régime. Par contre, les patriotes révolutionnaires accusent les émigrés d’être des déserteurs. Et l’existence de cette « armée des princes » est sur la sellette à l’Assemblée en mars 1791. Après la Fuite de Varennes des 20 et 21 juin 1791, on parle de mesures pour empêcher toute sortie de France d’effets, armes, munitions ou espèces d’or et d’argent, chevaux, voitures. Fin octobre 1791, des critiques s’élèvent à l’encontre de l’Électeur de Trèves qui couvre les préparatifs militaires des émigrés.

En décembre 1791, le Girondin Brissot qualifie Coblence de source de toutes les difficultés internes de la France. De manière poignante, il s’exclame : Il faut encore ou nous venger en détruisant ce repaire de brigands, ou consentir à voir se perpétuer, au milieu de nous, les factions, les conspirations, les incendies. Car, d’où viennent les brandons qui les allument ? De Koblenz. D’où vient l’insolence de nos aristocrates, qui nous bravent au sein même de la France ? Ils crient à l’armée de Koblenz. D’où vient l’opiniâtreté du fanatisme et de nos réfractaires ? Ils invoquent, ils payent l’armée de Koblenz. D’où vient enfin l’ascendant de nos modérés, de nos intrigants, qui veulent dominer et dominent partout ? De leur peur que fait Koblenz. Voulez-vous détruire, d’un seul coup, aristocrates, mécontents, prêtres réfractaires ? Détruisez Koblenz. Quel brûlot envers les « affidés » de l’Ancien régime !

La campagne militaire de 1792 est un échec cuisant pour les émigrés qui espéraient une victoire éclatante des nobles – soutenus par la coalition internationale du Duc de Brunswick – sur l’armée française. Contre toute attente, elle se distingue à Valmy et les émigrés doivent accepter ce constat, certains allant jusqu’au suicide pour échapper au déshonneur ou au désespoir.

 

Dans cette ville rhénane, le militantisme contre-révolutionnaire des gentilshommes français sera actif de juin 1791 à mars 1792, l’émigration elle-même s’étant étalée sur une dizaine d’années. Les émigrés rentreront en France vers 1800 suite aux amnisties prononcées par Bonaparte.

Valmy 20 septembre 1792

A posteriori

Charles Hainchlin propose sa grille de lecture « marxiste » de l’épopée des émigrés français en établissant une corrélation entre contre-révolution française et fascismes dont les équivalents seraient respectivement féodalité et contre-révolutions bourgeoises. Cette thèse paraît imprudente et anachronique puisque la démarche des émigrés français est antérieure à la naissance même du concept fasciste.

Contrairement aux « chances pour la France » du 21ème siècle, les gentilshommes français n’émigrèrent pas à Coblence dans une perspective de séjour à long terme et ne se comportèrent en colonisateurs sur territoire conquis. Ils firent comme De Gaulle 149 ans plus tard : ils reculèrent pour mieux sauter. L’Histoire donna tort aux Comtes d’Artois et de Provence et raison au Comte de feu du Général. Et avec quel panache !  

Richard Mil+a

Coblence ou la magie inégalée des cités rhénanes

 

 

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Richard Mil

Belge passionné de sciences humaines, amoureux de la culture française, gaulliste, athée, partage totalement les convictions de l’initiative citoyenne Résistance Républicaine