En septembre 1968, trois mois après la révolution manquée des petit bourges, le quotidien du soir qui avait encore une certaine tenue publiait un article louangeur sur le best-seller de Desmond Morris édité en 1967 « Le singe nu ».
L’auteur de l’article était Robert Merle, un drôle d’oiseau comme on n’en trouve guère plus aujourd’hui. Brillant universitaire, il avait jeté aux orties les tics de sa caste, cuistrerie et redondance, pour se consacrer à l’écriture de romans populaires. Comprendre lisibles par tous sans concessions à la facilité, récoltant quand même un Goncourt au passage.
Les esprits médiocres, les philistins de la culture et les sous-doués bardés de diplôme bidon qui décident des pensées autorisées n’étaient pas la norme à l’époque. Personne à gauche n’aurait eu l’idée saugrenue de traiter Desmond Morris de vilain-méchant-facho-raciste.
Dans les années 1970 à 1990, d’innombrables études, commentaires, gloses et sujets de thèse se sont inscrits dans la mouvance de la théorie de l’humain simiesque.
Pour DM, nous ne sommes pas une espèce nouvelle née du processus de l’évolution, ou de la fantaisie de quelque divinité facétieuse. Nous sommes toujours des singes. Et il s’attache à le démontrer. En évitant les comparaisons trop faciles avec les sociétés archaïques contemporaines. Simples impasses de la civilisation corrélées à un milieu défavorable.
Il n’y a pas de honte à être des singes arboricoles ayant perdu la plus grande partie de leur pelage en sortant des forêts, et devenus omnivores par opportunisme. Tandis que persistent des comportements immémoriaux, innés ou transmis, dans le domaine de la recherche de partenaires pour s’accoupler. Comme dans ceux de l’apprentissage, de la combativité, du confort et des mondanités. Où la quête mutuelle des poux s’apparente aux échanges superficiels et aux propos frivoles chez les snobs.
Entremêlant précision scientifique, logique et humour, inaccessibles aux petites têtes, DM légitime son approche : « Il existe cent quatre-vingt-treize espèces de singes et de gorilles, cent quatre-vingt-douze sont couvertes de poils. La seule exception est un singe nu qui s’est donné le nom d’homo sapiens… Je suis zoologue, et le singe nu est un animal comme les autres. Je me sens donc le droit d’écrire sur lui. »
Les comportements sociaux, les rites et tout ce que l’on classe dans le fourre-tout de la culture ne sont pas l’apanage des humains.
Les chimpanzés, les orangs-outangs, les gibbons et les gorilles, malgré leurs différences, font partie de la famille. Ils ont deux bras, deux jambes, des pouces opposables, un squelette articulé selon une géométrie humanoïde. Avec une vision panoramique et une ouïe en stéréo. Leur démarche anthropomorphe autorise la bipédie. Et si l’absence d’os hyoïde leur interdit le langage articulé, ils ont un langage des signes qu’on peut enrichir de celui des sourds-muets chez les plus doués. Enfin les orangs-outangs asiatiques renforcent l’hypothèse d’une origine multi-continentale des hominidés.
Tous sont des prédateurs nés. Pouvant devenir violents après des postures d’intimidation pour s’emparer de la nourriture d’un autre membre de la tribu ou féconder une femelle. Sinon, à défaut d’emploi de la force brute, ils savent doser le larcin, le mensonge, la triche et la ruse pour embrouiller les dominés. Ou les jeunes qui n’ont pas encore su s’imposer.
La principale différence avec les humains est que, sauf cas exceptionnels, une fois leur domination assurée, les Alphas ne tuent pas pour le plaisir. Le vaincu s’écrase ou s’exile et on passe à autre chose. Si leurs sociétés sont régies par des hiérarchies reposant sur l’affichage de la force, elles sont équilibrées par des remises en cause constantes générant des alliances plus ou moins éphémères, renforcées par des échanges. Nos révolutions et nos élections reposent sur les mêmes principes.
Quand la société est stable, toute contestation de l’Alpha, qui peut être une femelle, est contrôlée et jugulée par des rituels de pacification auxquels les dominés doivent se soumettre pour ne pas attiser la vindicte des leaders. Sauf s’ils préfèrent se battre parce qu’ils se croient les plus forts. Les humains font pareil de façon à peine un peu plus sophistiquée.
La reconnaissance du pouvoir d’un chef de gang ou d’un quelconque prédicateur ou prophète, l’acceptation de l’autorité d’un suzerain, d’un patron, d’un général ou d’un chef de bureau, et l’asservissement à des reîtres qui appliquent des lois injustes procèdent du même schéma. Dans le domaine de la politique, de l’armée, de l’économie, des entreprises, des tribunaux et des lois, les humains sont la décalque des pratiques des grand singes. Soumis en attendant que d’autres plus courageux qu’eux se rebiffent.
Observez dans votre entourage professionnel les courbettes des tartufes devant ceux quoi ont le pouvoir. Et comparez avec les séquences de propagande de King Kong Un avec ses généraux. La flagornerie et le fayotage des dominés transpirent par tous leurs pores. Leur gestuelle est celle des macaques tremblant devant un gorille furibard.
Le premier opus des films de La planète des singes, sorti en 1968, mériterait d’être étudié dans toutes les universités se piquant de droit, d’économie, de sociologie, de psychologie et de sciences politiques. En moins de deux heures, ces thèmes sont abordés avec une pertinence redoutable. Tout est dit. Il n’y a plus rien à ajouter après.
Desmond Morris n’avait pas prévu que surgiraient de nouveaux tabous concernant l’agressivité, les relations sociales et les structures tribales. Car certaines personnes inéduquées se croient à tort insultées et refusent d’admettre des comparaisons judicieuses avec nos lointains cousins.
Dans chaque même espèce, avec des variations dues à l’environnement, on trouve peu ou prou l’offre de nourriture ou de relations sexuelles pour s’attirer la bienveillance d’un dominant. Mais aussi des comportements rituels longtemps attribués aux seuls humains tels que la coopération dans l’effort pour trouver à manger, le partage des fruits ou des bâtonnets-outils pour aspirer une fourmilière, l’empathie envers un blessé ou un malade, l’indulgence à l’égard des plus jeunes ainsi que des jeux dont les règles nous échappent.
Mais en 2017, 50 ans après la parution de cet essai jubilatoire vendu à plus de 25 millions d’exemplaires, il s’est trouvé un biologiste, Luc-Alain Giraldeau, pour écrire sans craindre le ridicule que Le singe nu est un livre sexiste, raciste et homophobe qui n’a aucun fondement scientifique. Un témoignage parmi tant d’autres de la déliquescence intellectuelle de notre société jusque dans le domaine scientifique.
Avec le retour des délits d’opinion orchestré par Mitran qui avait fait ses classes à Vichy, les zoologistes ont préféré aborder d’autres sujets, les éditeurs ont expurgé de leurs catalogues des écrits réputés méphitiques et, sur le web, le sujet est abordé avec une extrême prudence.
Si Le singe nu était publié aujourd’hui, la camarilla des bien-pensants au QI inférieur à 90 se déchaînerait en imprécations et anathèmes. Et l’auteur aurait intérêt à fuir le plus loin possible pour ne pas se faire massacrer dans la rue.
Desmond Morris, né en 1928, est un brillant touche-à-tout. Une espèce en voie d’extinction aujourd’hui. Nanti d’un double doctorat (philosophie et sciences) délivré par la prestigieuse institution d’Oxford, c’est aussi un peintre surréaliste coté, un animateur de shows télé, et un précurseur dans une discipline alors confidentielle, l’éthologie humaine.
Parlez d’éthologie aux cancrelats qui font l’opinion et nous gouvernent, neuf sur dix comprendront écologie. Ou ethnologie pour les moins endormis. Si vous leur expliquez de quoi il retourne, ils se mettront très en colère et vous insulteront. Ils se croient tellement supérieurs qu’ils ne peuvent concevoir l’idée que la morphologie et les comportements humains puissent être étudiés comme ceux des animaux sociaux qui nous ressemblent le plus, les grands primates avec lesquels nous partageons entre 96 % et 98 % de notre patrimoine génétique.
L’humain n’est pas une espèce particulière mais une branche parmi d’autres dans l’arborescence des hominidés. Avec lesquels nous partageons une particularité notable. Alors que la quasi-totalité des mammifères ont des périodes de rut, nous possédons avec les singes l’aptitude à forniquer du premier janvier à la Saint-Sylvestre. La mère Nature n’a-t-elle pas bien fait les choses ?
Christian Navis
https://climatorealist.blogspot.com/
809 total views, 809 views today


Soyez le premier à commenter