L’or comme lumière divine

Le peintre d’icônes médiéval Andreï Roublev a été le premier à offrir une représentation visuelle de la Divine Trinité.

Explorer l’usage de l’or dans l’art russe, c’est une immersion dans la théologie de la lumière, un concept qui a fasciné des intellectuels et voyageurs français, de Théophile Gautier à Malraux.

L’or n’est pas une couleur

Introduction en vidéo, par Stéphane Brunner, spécialiste de la symbolique des couleurs en peinture :

 .

Dans l’iconographie russe, l’or n’est pas utilisé pour représenter la richesse matérielle, mais pour signifier l’absence d’ombre. Contrairement à la peinture occidentale de la Renaissance qui utilise le clair-obscur pour créer du volume, l’icône russe cherche à abolir la perspective terrestre.

Le fond d’or (La Lumière Thaborique) : l’or représente la lumière incréée, celle que les apôtres ont vue lors de la Transfiguration sur le mont Thabor.

Pour le spectateur, le fond d’or agit comme un miroir de l’invisible. Il ne « restitue » pas la lumière, il est la lumière.

Notre-Dame de Kazan, 1579

Tableau comparatif : lumière occidentale vs lumière russe

La peinture occidentale représente le monde. La lumière russe est une fenêtre sur le Royaume.

 

CaractéristiquePeinture classique françaiseIcône russe (Moyen-Âge/Rublev)
Source de lumièreExterne (soleil, bougie)Interne (la divinité elle-même)
OmbresEssentielles pour le réalismeAbsentes (Dieu est lumière pure)
MatériauPigments jaunes/ocresFeuilles d’or pur

La technique de la dorure à l’assist

Icône de Marie. Éléousa-Kikksaïa. Simon Ouchakov. 1668. Les vêtements sont réalisés en or fondu.

Un point technique qui ravira les  lecteurs passionnés de Résistance républicaine est l’usage de l’assist (asst). Il s’agit de fines hachures d’or appliquées par exemple sur les vêtements du Christ ou des anges.

Ces traits ne sont pas des plis de tissu, mais des rayons d’énergie divine qui traversent la matière.

Sous la lueur vacillante des cierges dans une église orthodoxe, ces fils d’or s’animent, donnant l’impression que le personnage représenté est en vibration constante.

L’ange aux cheveux d’or, (XIIe siècle), les cheveux de l’ange sont réalisés par l’assist.

Le dialogue entre l’âme russe et l’esprit français

Là où l’art français a souvent privilégié la ligne, la mesure et la perspective géométrique, l’icône russe propose une « perspective inversée ». L’or place le spectateur au centre du regard de Dieu.

Cette esthétique a eu une influence  sur des figures comme Alain-Fournier ou les réflexions de Léon Bloy sur la « splendeur de l’invisible ».

IMPORTANT : en russe, le mot pour « beauté » (krasota) est historiquement lié à ce qui est éclairé par la grâce. Admirer l’or d’une icône, ce n’est pas regarder un objet de valeur, c’est s’exposer à un soleil spirituel.

La « Lumière d’Or » a agi comme un choc esthétique et spirituel pour les intellectuels français. Au tournant du XXe siècle, la redécouverte des icônes (débarrassées de leurs vernis sombres) a bouleversé la vision occidentale de l’art.

Henri Matisse

Lors de son voyage à Moscou en 1911, Matisse est foudroyé par les icônes. Pour lui, l’or n’est pas un luxe byzantin, mais une leçon de modernité.

 Écrits et propos sur l’art :

 « On ne se doute pas des trésors de couleur qui sont enfermés dans les icônes. C’est un art populaire d’une force inouïe. […] On y trouve une source de lumière qui dépasse toute la peinture de la Renaissance. »

 André Malraux

Dans sa somme magistrale sur l’histoire de l’art, Malraux analyse l’or russe non pas comme une décoration, mais comme une rupture avec le monde charnel. : Les Voix du silence (1951).

 Malraux explique que l’or est la négation de l’espace terrestre. En remplaçant le bleu du ciel par l’or, l’artiste russe retire la scène de la nature pour la placer dans l’éternité.

Pour Malraux, l’icône ne « représente » pas Dieu, elle est une « présence ». L’or est le matériau de cette métamorphose.

Paul Claudel

Le poète et diplomate, profondément catholique, a été sensible à la dimension mystique de cette lumière qui semble émaner de l’objet lui-même.

L’Œil écoute (essais sur l’art) : Claudel évoque souvent cette idée que dans l’art sacré oriental, ce n’est pas le spectateur qui regarde l’image, mais l’image (baignée d’or) qui regarde le spectateur.

Il y voit une « translucidité » de la matière, où l’or sert de conducteur entre le fini et l’infini.

Alain Fournier

L’auteur du Grand Meaulnes a entretenu une correspondance avec des amis russes et a été marqué par cette esthétique du merveilleux chrétien.

Pour les écrivains de cette génération (1900-1914), l’éclat de l’icône symbolise ce « paradis perdu ». L’or n’est pas une richesse qu’on possède, mais une clarté vers laquelle on tend.

Lecture

Léonide Ouspensky, La Théologie de l’icône : le texte fondateur pour comprendre pourquoi l’or est « Lumière divine » et non « métal jaune ». Très lu par les intellectuels français convertis à l’orthodoxie.

 2,884 total views,  2,882 views today

Répondre à Argo Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


4 Commentaires

  1. « Le charme d’une chapelle orthodoxe aura toujours quelque chose de magique, de rassurant. La Russie recèle sur son sol des milliers d’églises, véritables miroirs de la foi ». (récit romantique « les corps indécents »). Et oui il faut voir en Russie le nombre considérable de monastères, de cathédrales, et le nombre tout aussi considérable de fidèles qui se pressent pour s’y recueillir. Les intérieurs chargés d’icônes sont grandioses, majestueux, impressionnants. On reste subjugué, confondu.

  2. Bonjour et merci pour cette étude culturelle (et… Cultuelle) de la riche culture occidentale européenne. Enrichissant (sic)… du regard. De l’or plein les yeux !!!