Un mur de lumière et d’argile : le miracle des iconostases en faïence

Iconostase de l’église de la Transfiguration à Savvino

Pour tout voyageur s’étant aventuré dans le silence d’une église orthodoxe, l’iconostase est le cœur battant de l’espace sacré. Cette cloison couverte d’icônes, séparant le monde sensible du sanctuaire céleste, est traditionnellement sculptée dans le bois ou la pierre. Pourtant, il existe une tradition russe d’une finesse absolue, où la rudesse de la terre se transforme en une dentelle de reflets : l’iconostase en faïence.

La maison Kouznetsov

Si la céramique entre dans les églises russes dès le XVIIe siècle (notamment avec les célèbres carreaux de Terem), c’est à la fin du XIXe siècle que l’iconostase en faïence connaît son apogée. On le doit principalement à un nom : Matveï Kouznetsov.

Le « Roi de la porcelaine » russe ne se contentait pas de vaisselle d’exception. Ses usines, notamment celle de Doulevo, mirent au point des structures monumentales en terre cuite émaillée. Ces œuvres présentaient des avantages révolutionnaires pour l’époque.

Contrairement au bois, la faïence ne craint ni l’humidité, ni la suie des cierges. La faïence  renvoie la lumière. Dans la mystique russe, cette réverbération symbolise la Lumière incréée du Thabor. L’iconostase devient alors un miroir du Ciel, une paroi vibrante qui ne sépare pas, mais unit les deux mondes par l’éclat de ses couleurs.

L’émail permettait des jeux de couleurs (bleu azur, or, rose poudré) d’une vivacité éternelle.

Bien que luxueuse d’apparence, la production en série permettait d’équiper des églises de province avec une splendeur digne des cathédrales impériales.

Une esthétique entre Ciel et Terre

L’iconostase en faïence ne cherche pas à imiter le bois. Elle impose sa propre grammaire visuelle. Les colonnettes torsadées, les frises florales et les médaillons en relief créent un relief que la lumière accroche différemment selon l’heure de la liturgie.

À l’Exposition Universelle de Paris en 1900, une iconostase Kouznetsov en porcelaine reçut le Grand Prix. Les Français, alors en pleine ferveur de l’Alliance Franco-Russe, découvrirent avec stupeur que la porcelaine pouvait porter le poids du divin.

Où les admirer aujourd’hui ?

Malgré les destructions de l’époque soviétique, plusieurs chefs-d’œuvre ont survécu ou ont été restaurés :

  • L’église de la Transfiguration à Savvino, sans doute l’un des exemples les plus spectaculaires de l’art de Kouznetsov.

  • La cathédrale de l’Intercession à Voronej, qui arbore une iconostase d’une blancheur virginale rehaussée d’or.

  • En République Tchèque. À Mariánské Lázně (Marienbad), où une iconostase de Kouznetsov témoigne de la présence russe dans les villes d’eaux européennes du XIXe siècle.

Aujourd’hui, de nouveaux ateliers en Russie font renaître ce savoir-faire. À Iaroslavl ou à Ekaterinbourg, des artisans redonnent vie à la faïence liturgique, prouvant que cette tradition est loin d’être un simple vestige du passé. Elle reste une expression unique de la piété russe : lumineuse, chaleureuse et indestructible.

« La beauté sauvera le monde », écrivait Dostoïevski. Dans ces églises où la terre cuite semble chanter, on comprend que la beauté n’est pas qu’une affaire de peinture, mais aussi de matière transformée par le feu : l’argile — humble poussière de la terre — doit passer par l’épreuve du feu pour devenir immuable et éclatante.

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2 Commentaires

  1. Merci Jules de nous partager ces merveilles du génie humain au service d’une transcendance.