« Toska » : ce vide profond que l’âme ne sait pas nommer…

Les Russes possèdent un mot… que même leurs plus grands poètes n’ont jamais vraiment su traduire

« Ce n’est ni du désespoir, et encore moins de la tristesse, mais bel et bien une caractéristique sentimentale que j’éprouve à chaque voyage. La mélancolie est aussi un trait que l’on découvre sur beaucoup de visages slaves, et la danse des mots, de la langue russe renforce cette idée de spleen. La mélancolie est sans doute un remède à l’ennui et un ami de la nostalgie. Il y a dans chaque Russe un organe nommé « mélancolie », il grandit au fil des années, il est un rempart à la tristesse, un instinct. Il est la vie, la vie russe », décrit le photographe français Didier Bizet (source).

Une jolie vidéo sur la « toska » russe : 

Source

Pour aller plus loin : 

Le mot russe « toska » désigne un sentiment profond et insaisissable, mêlant mélancolie, nostalgie lancinante et une douleur vague de l’âme, souvent intraduisible en une seule équivalence française. Pour les russophiles, il incarne l’essence même de l’âme slave, explorée par les grands auteurs comme un vide existentiel teinté d’ennui spirituel.

Photo :  Didier Bizet

Origines et nuances

Toska (тоска) transcende la simple tristesse : c’est une angoisse diffuse, un manque sans objet précis, parfois physique comme une oppression thoracique – d’où son lien étymologique avec « toska » signifiant aussi « râle » ou « halètement ». Vladimir Nabokov la décrit comme « un désir de désir » dans ses notes sur la littérature russe, soulignant son ambiguïté entre ennui mortel et aspiration lyrique. Chez les poètes, elle évoque une Russie éternelle, entre steppes infinies et exil intérieur.

Chez les classiques

Pouchkine en fait un leitmotiv dans Eugène Onéguine, où Tatiana éprouve une toska amoureuse, un soupir pour un idéal inaccessible, préfigurant le spleen baudelairien. Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov, dépeint Ivan rongé par une toska métaphysique face au silence de Dieu, un tourment qui hante ses nuits d’errance. Tolstoï, dans Anna Karénine, associe la toska à l’adultère : Anna arpente sa chambre, « les yeux emplis de toska », reflet d’une âme déchirée.

Au XXe siècle

Tchekhov excelle dans les toska quotidiennes, comme dans La Dame au petit chien, où Gurov ressent une « toska accablante » face à l’absurdité banale de l’existence. Boulgakov, dans Le Cœur de chien, montre Préobrajenski échangeant un regard « méchant et tоскливый » (plein de toska) avec son assistant, mêlant irritation et désespoir comique. Bunine et Paustovski évoquent une toska picturale, liée aux paysages automnaux, comme chez Levitan dont le cœur reste hanté par une « toska d’amour maternel ».

Symbolisme culturel

Pour les russophiles, toska imprègne la culture : des chansons folkloriques aux films comme L’Imitation du Christ de Tarkovski, où elle devient quête spirituelle. Elle unit le lecteur à l’âme russe, invitant à une empathie viscérale – un chat miaulant « tоскливо » dans un immeuble soviétique symbolise ce mal du pays universel. Nabokov avertit : la comprendre exige de l’avoir vécue, faisant d’elle le pont ultime entre Russie et universalité.

ARTICLE_en français sur le concept de toska (PDF)

Photos :  Didier Bizet, photographe et auteur de l’ouvrage intitulé Itinéraire d’une mélancolie

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1 Commentaire

  1. Bonjour et Merci Jules pour cet article sur le « spleen » russe. On retrouve un peu cette toska dans le Boris Godounov de Borodine, plus que dans le roman de pouchkine et aussi dans le film d’Eisenstein Alexandre Nevsky. Bonne journée.