À la veille de la visite du pape, les chrétiens libanais oscillent entre l’attachement atavique à leur terre et le sentiment que leur présence y est menacée.
EmmanuelHADDAD et Soulayma MARDAM BEY, le 28 novembre 2025 pour OLJ
Le père Mario regarde la façade en basalte de l’église Saint-Daniel de Menjez avec une moue de dégoût : « Ce câble électrique là, il faudra le couvrir. Et la peinture blanche sur les pierres ici, c’est tellement dommage. » Le clerc de 36 ans, à la tête depuis cinq ans des paroisses de Menjez et Kfar Noun, les deux villages maronites les plus septentrionaux du Liban, n’est pas venu pour se reposer. « Nous avons déjà engagé plus de 30 000 dollars de travaux. Il y a le salon derrière l’église en train d’être retapé. Le cimetière qui a été rénové et la salle attenante qui, à terme, va devenir une église. Donc je garde les travaux de l’église pour plus tard », dit-il avec une pointe de regret. « Mon slogan, c’est Dieu procure », lance-t-il de sa voix de stentor, assurant que chaque denier du culte est dépensé en toute transparence.
« Nous avons tous un levain en nous, et le père Mario est capable de le faire lever », résume Houla, ex-enseignante à Beyrouth venue se réinstaller il y a deux ans dans le village, l’une des rares à être retournée sur une terre où vivent en majorité des retraités de l’armée. « J’avais 13 ans au début de la guerre civile, quand nous avons fui face à l’avancée de l’Armée du Liban arabe et des fedayin palestiniens, qui ont brûlé les maisons. Nombreux ne sont jamais revenus, et le village a beaucoup perdu de son dynamisme », reconnaît son maire Tony Hassan Antonios, lui-même retraité de la Sûreté générale. Au début du conflit syrien, Menjez a été la cible de tirs de missiles du régime de Bachar el-Assad quand des groupes de jihadistes traversaient la frontière pour aller le combattre. À chaque coup dur, « la force de notre foi nous a aidé à reconstruire », assure-t-il. Mais s’il affirme vivre en bonne entente avec ses « frères » des villages musulmans alentour, il n’en demeure pas moins inquiet : « Ce qui nous manque, c’est le soutien de l’État, pour développer les infrastructures et mieux tenir la frontière, traversée chaque jour par des centaines de Syriens », explique-t-il, disant craindre à terme un « changement démographique » défavorable aux chrétiens de la région. Persuadé que leur présence « est un message de coexistence et une richesse », il a mis à la disposition des habitants de Menjez un bus pour aller assister à Beyrouth à la visite du pape Léon XIV du 30 novembre au 2 décembre. Un voyage très attendu sur cette terre qui reconnaît 12 confessions chrétiennes, dont la plus importante, la maronite, est rattachée à Rome et occupe une place centrale dans l’histoire du pays. Un ancrage pluriséculaire qui a résisté aux persécutions byzantines et aux conquêtes islamiques, et s’est maintenu malgré la multitude d’épreuves traversées par le Liban moderne. Pourtant, si cette vitalité revêt un caractère exceptionnel dans une région où les communautés chrétiennes sont en net déclin, elle peine à balayer chez certains la crainte d’une marginalisation.

Le père Mario durant la messe à l’église Saint-Daniel de Menjez, surplombant le Nahr el-Kebir séparant Liban et Syrie, dans le Akkar, le 7 novembre.O.L.J.
Le pays n’a pas encore pansé les plaies de la dernière guerre entre Israël et le Hezbollah qu’une nouvelle crise pourrait surgir. Et le conflit, qui a décimé les régions majoritairement chiites de la banlieue sud de Beyrouth, de la Békaa et du Sud, a aussi contribué à exacerber des clivages non résolus hérités de la guerre civile (1975-1990). Avec l’impression, chez nombre de chrétiens, d’une énième guerre « pour les autres » dans laquelle ils n’ont pas eu leur mot à dire. Hier, on tirait à boulets rouges contre les accords du Caire de 1969 qui avaient autorisé la résistance palestinienne à lutter contre Israël depuis le Liban. Et aujourd’hui, on se désole de l’ouverture par le Hezbollah en octobre 2023 d’un front contre l’État hébreu sur ordre de l’Iran et au nom de la solidarité avec le Hamas à Gaza.
« Ils ne nous laisseront rien »
Certes, ces crispations ont pu traverser toutes les communautés, mais chez les chrétiens, la dernière guerre semble avoir aggravé la sensation de ne plus être maître à bord dans un pays pensé à l’origine, du moins en partie, par et pour eux. « Nous n’avons pas d’autres pays. Alors que les musulmans peuvent vivre n’importe où ailleurs dans la région. Ils sont partout chez eux », lâche Samir*, septuagénaire, après un déjeuner dominical à Feytroun, dans le Kesrouan. « Le pape va venir nous dire que nous devons rester au Liban et aimer notre prochain. Moi je veux bien aimer mon prochain, mais il faut qu’il m’aime en retour », ironise Fadi, également de la partie. À l’heure du café, chacun y va de son avis. « À maints égards, le système politique confessionnel me semble absurde. Mais je me dis que si on l’abolit, on disparaîtra. En face, ils ne nous laisseront pas grand-chose », confie son épouse Nadine. Avec la sagesse de ses vingt ans, leur fille Marina tempère : « Je ne pense pas que les musulmans veulent s’emparer de tout le pays. Et les différences n’opposent pas forcément chrétiens et musulmans. Ça peut être un clivage entre chrétiens de Kesrouan et chrétiens de Beyrouth ! »
Qu’elles soient vives ou relativisées, ces craintes témoignent de la position singulière des chrétiens dans la fabrique nationale. Contrairement à d’autres pays de la région, ils ne subissent ni persécutions ni discriminations, sont présents dans toutes les classes sociales, et actifs dans de nombreux secteurs. Quand il se manifeste, ce sentiment de mal-être n’est ainsi pas tant lié à une position de faiblesse objective, mais plutôt à une peur de déclassement dans un pays qu’ils considèrent avoir fondé. Car historiquement, les élites chrétiennes, en particulier maronites, ont été les principales promotrices de l’idée du Grand Liban, à la fois comme un aboutissement de leur autonomie, y compris alimentaire, et une protection contre les violences interconfessionnelles, dont les massacres de 1860 ont longtemps constitué le symbole ultime. « Les affrontements de 1840-1860 opposant druzes et maronites, et les massacres qui en ont découlé contre ces derniers, ont engendré des frayeurs durables parmi les chrétiens jusqu’à nourrir leurs imaginaires durant la guerre civile », rappelle l’historienne Dima de Clerck.
À l’issue de la Première Guerre mondiale, la province ottomane de la Syrie, qui inclut le Liban, passe sous mandat français. Intellectuels et chefs religieux maronites y décèlent l’opportunité de réactiver un vieux rêve : la naissance d’un État libanais indépendant et distinct de son environnement arabe. Lors de la conférence de Versailles en 1919, le patriarche maronite Élias Pierre Hoyek plaide pour la création d’un « Grand Liban » sous protection française, englobant non seulement le Mont-Liban, à majorité chrétienne, mais aussi les régions de Beyrouth, du Akkar, de Tripoli, de Saïda ou encore de la plaine de la Békaa et du Sud, à majorité musulmane. Le Liban est ainsi pensé comme un refuge pour les chrétiens de la région dans un cadre, pluriel, certes, mais sous prééminence maronite. Le « maronitisme politique » est né. Une idéologie qui va dominer le pays de l’indépendance en 1943 jusqu’aux années 1970… et que l’on associe souvent à son « âge d’or ». Le Liban devient alors un centre financier international grâce au secret bancaire, ce qui lui vaut le surnom de « Suisse du Moyen-Orient ». Les capitaux comme les touristes s’y précipitent. La scène intellectuelle, littéraire et artistique beyrouthine rayonne dans le monde arabe, d’autant que la capitale est aussi un lieu d’exil pour les opposants politiques d’une région en mal de liberté.
Strass et paillettes peinent toutefois à camoufler l’envers du décor : des inégalités sociales au sein de chaque communauté et un déséquilibre du pouvoir en faveur des chrétiens. À cela s’ajoutent les retombées démographiques et politiques, depuis la Nakba (1947-1949), du conflit israélo-palestinien et de l’arrivée massive de réfugiés palestiniens majoritairement sunnites sur le territoire… Un cocktail explosif qui mène, lentement mais sûrement, au déclenchement de la guerre en 1975. Longtemps associé aux élites chrétiennes du pays, le « Liban de papa » meurt dans le fracas des bombes.
« Il ne faut pas avoir une vision trop christiano-centrée »
Au sortir de quinze années de violences, Damas s’impose comme le principal vainqueur. Les chrétiens sont politiquement laminés. Le parti des Forces libanaises est interdit et son chef, Samir Geagea, jeté en prison. Le général Michel Aoun part en exil en France, et ses partisans dans le pays sont sévèrement réprimés. Quant aux Kataëb, leur direction est remodelée en profondeur de sorte à satisfaire l’occupant syrien. Alors qu’ils ont longtemps tiré une partie de leur prestige dans la domination du système politique à travers la figure du président de la République, obligatoirement maronite, celui-ci voit ses prérogatives rognées au profit du gouvernement, dont le chef doit être sunnite. Il n’en demeure pas moins que dans un contexte démographique déclinant, les chrétiens conservent un poids considérable dans les institutions : outre la présidence, ils détiennent la moitié des sièges au Parlement, la fonction de chef de l’armée ou encore les postes-clés au sein de la justice. Mais pas de quoi dissiper l’angoisse d’une relégation.
Les années d’après-guerre sont celles de la montée en puissance de Rafic Hariri, figure de proue de la reconstruction. L’heure est désormais au « sunnisme politique ». En réalité, la politique en tant que telle est concentrée dans les mains de Damas. Mais Hariri est le visage économique du Liban et incarne, par sa stature internationale, une forme de renouvellement de l’idée libanaise comme pont entre l’Orient et l’Occident. Une vision du Liban comme « pays message » jadis portée par les leaders maronites.
Dans les années 2000, cette défaite chrétienne, qui plus est à l’issue d’une guerre fratricide opposant le général Aoun et Samir Geagea, nourrira la division de la communauté entre ces deux courants. Le premier surfe sur les frustrations nées de l’accord de Taëf (1989) à travers un discours de revanche fondé sur la « protection des droits des chrétiens » et « l’alliance des minorités » dans une région démographiquement dominée par les sunnites. Le second réactive le discours souverainiste hérité de la guerre civile à travers une double posture : la défense coûte que coûte de l’État sans jamais complètement se défaire du costume de milicien. Il s’agit, en somme, de se présenter auprès d’une partie de l’opinion publique chrétienne comme son assurance vie, au cas où les institutions officielles échoueraient à la protéger. « Je ne suis affiliée à aucun parti, mais si demain le Hezbollah fait une démonstration de force à Achrafieh, qui me défendra, à part les FL ? » feint de s’interroger Alexandra*, habitante de l’Est beyrouthin.
L’effondrement financier de 2019 exacerbe les rancœurs. Car si la crise a meurtri l’ensemble du pays et plongé une grande partie de sa population dans l’extrême pauvreté, elle semble avoir parachevé, auprès d’un pan chrétien, le sentiment de « disparition » culturelle. Depuis le XIXe siècle, les maronites jouent en effet un rôle de premier plan dans le développement du secteur bancaire, une autre source de fierté nationale désormais discréditée aux yeux d’une frange des Libanais. Sans compter leur activisme historique dans les domaines de l’éducation et de la santé, deux secteurs ravagés par la crise. « Avant, les universités au Liban étaient prestigieuses. Nous avions de quoi être fiers ! Mais depuis la guerre, puis la crise, elles ne valent plus rien. C’est pour cela que les jeunes partent dès qu’ils en ont l’opportunité », regrette Carmen Béchara, épouse de l’ancien président de la CGTL (Confédération générale des travailleurs du Liban), Antoine Béchara, qui dénonce toutefois avec vigueur les stéréotypes intercommunautaires. « J’espère que le pape viendra nous rappeler à tous, chrétiens, comme musulmans, que nous formons un seul peuple que les milices et les puissances régionales ont tenté de diviser », dit-elle.
Une croix et des échafaudages sur le seuil de l’église Notre-Dame, le 5 novembre dans le village de Alma el-Chaab au Liban-Sud. Photo Matthieu Karam/L’Orient-Le Jour
« Le fait que l’effondrement économique et financier ait lourdement affecté certains secteurs traditionnellement associés aux élites chrétiennes ou que l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 ait détruit des quartiers chrétiens a contribué au renforcement d’un état d’esprit quelque peu dépressif », indique Karim Émile Bitar, professeur de relations internationales. « Mais il ne faut pas avoir une vision trop christiano-centrée, car tous les Libanais ont souffert de cette crise économique. Et l’idée qu’elle marque la fin de ‘‘leur” Liban touche les libéraux de toutes les communautés, qui ont le sentiment d’assister à l’émergence d’une société de nouveaux riches et de militants embrigadés dans laquelle ce cosmopolitisme levantin qui était la marque de fabrique du Liban n’existe plus », nuance-t-il.
La peur du changement démographique
Dans cette période morose, Hiam Boustani, directrice de la Fondation maronite dans le monde, attend la visite du pape avec impatience. « Cela va nous redonner de l’espoir et impulser un certain dynamisme dans le pays qui en a tant besoin », dit-elle depuis son bureau situé dans le quartier de la Quarantaine, à l’est du port de la capitale.
L’organisation qu’elle dirige a pour mission de soutenir et de préserver l’identité et la citoyenneté des maronites à travers le monde, tout en renforçant leurs liens avec le Liban et en aidant ceux qui le souhaitent à obtenir la nationalité. À l’origine du projet ? Une inquiétude liée à l’évolution démographique du pays. « Dans le recensement de 1932, le dernier en date, les chrétiens, tous rites confondus, formaient près de 60 % de la population. Aujourd’hui, ils n’en constituent plus qu’un tiers », dit-elle. En cause : une émigration historiquement plus importante et une natalité moins soutenue qu’au sein des autres communautés. Même si, à partir des années 1990, musulmans et chrétiens composent à part égale le bataillon de ceux qui partent. Et que les taux de natalité au sein des communautés sunnites et chiites ont aussi décliné au cours de ces dernières décennies. « Il faut également souligner l’impact du décret signé en 1994 qui a naturalisé une majorité de musulmans, près de 150 000, sur une population d’environ 200 000 personnes et contribué à accroître davantage l’écart démographique », poursuit Hiam Boustani.
Dans un pays où la fécondité des uns et des autres est source d’angoisses existentielles, la présence des chrétiens fait aussi l’objet d’une bataille politique stratégique. En témoigne l’usage récent par le Hezbollah et ses alliés de l’argument démographique pour faire pression sur une communauté qui s’est majoritairement retournée contre lui dans le sillage de la dernière guerre. « Chacun se doit d’être conscient de son envergure et de ce qu’il représente », n’avait pas hésité à lancer l’ancien chef du parti, Hassan Nasrallah, quatre mois avant son assassinat par Israël en septembre 2024. Le quotidien al-Akhbar – proche de l’organisation – publiait par ailleurs en août de la même année une enquête selon laquelle le pourcentage de chrétiens dans le pays ne s’élevait qu’à 15,7 % . L’étude suscite alors une levée de boucliers, les FL y décelant une menace à peine voilée contre les pouvoirs chrétiens dans l’équation confessionnelle libanaise. Un enjeu de taille qui semble conduire à des dynamiques diamétralement opposées au sein des communautés concernées, entre repli sur soi et sentiment de submersion chez les uns et attrait pour la laïcisation du modèle libanais chez les autres. Car si le confessionnalisme reste l’essence du système politique, comment justifier à l’avenir la parité communautaire quand plus de 60 % de la population n’est pas chrétienne ?
Dans la petite ville côtière de Damour, le mokhtar Élie Akl s’exprime sans détour. Ici saigne encore une mémoire marquée par le massacre d’avril 1976 perpétré par des groupes armés palestiniens et leurs alliés libanais en représailles au carnage de la Quarantaine. Après la guerre, seule 10 % de la population déplacée est revenue. À l’inverse, il assure que beaucoup « d’étrangers » – c’est-à-dire des Libanais non natifs des alentours – « viennent s’installer dans les environs. Pas à Damour même, mais à côté ». « Ils sont d’autres confessions », précise-t-il, disant craindre qu’à l’avenir « cela crée des tensions ».
« Bien sûr, certaines frayeurs sont légitimes. Il était par exemple normal que nombre de chrétiens se méfient de Kamal Joumblatt (dirigeant druze et fondateur du parti socialiste progressiste, NDLR) au début de la guerre civile, compte tenu du poids de l’histoire. Mais aujourd’hui, personne ne les menace en tant que tels », indique Dima de Clerck, fustigeant une propension généralisée à la déshumanisation de l’autre dans le pays et la persistance de certains mythes – y compris parmi la jeunesse et au sein de la diaspora – selon lesquels il aurait existé, dans les années 1970, un projet américain visant à dépeupler le Liban de ses chrétiens et à les remplacer par les réfugiés palestiniens.
Symptomatique de ces angoisses identitaires, la montée en puissance depuis 2020 d’un discours fédéraliste, voire partitionniste, qui fait des émules dans les milieux chrétiens. « On n’a pas la même culture, ni la même mentalité. Nous, on veut vivre, pas mourir en martyrs », lance Michel, la cinquantaine, originaire d’Achrafieh, au sujet de ses compatriotes chiites. Malgré son ton cinglant, il ne croit pas à la partition. « Ce n’est pas réaliste. Mais je pense que ce projet est né ces dernières années en réaction à la toute-puissance du Hezbollah dans le pays. »
« Je suis libanais, puis chrétien, puis maronite »
Dans la mosaïque de minorités qu’est le Liban, les chrétiens ne sont toutefois pas les seuls à avoir peur de disparaître. Nombre de chiites se sentent confrontés à une double menace : Israël d’une part ; la nouvelle Syrie dirigée par Ahmad el-Chareh de l’autre. Quant aux sunnites, beaucoup parmi eux ont très mal vécu l’ère du chiisme politique marquée par la domination du Hezbollah qui s’est étendue de l’assassinat de Hariri en 2005 jusqu’à la dernière guerre. Et eux aussi ont pu recourir au langage du « rah yaklouna » (ils vont nous manger, NDLR) que l’on prête d’ordinaire aux chrétiens.
Par ailleurs, du nord au sud en passant le Mont-Liban, la Békaa et Beyrouth, les communautés chrétiennes se distinguent avant tout par leur très grande diversité, non seulement culturelle et rituelle (catholique, orthodoxe, etc.), mais aussi politique. S’il est courant d’évoquer aujourd’hui un clivage chrétiens-chiites, la grande fracture a surtout opposé à partir des années 2000 les chiites aux sunnites et coupé la « rue » chrétienne en deux. Dans leur histoire, tous rites confondus, les chrétiens ont compté parmi les modernisateurs de la langue arabe et les thuriféraires du phénicianisme, les Libanistes les plus forcenés et les panarabistes les plus convaincus, et au sein de ces deux courants, parmi les plus obtus et les plus éclairés des militants.
« La communauté chrétienne, pas plus que les autres communautés, n’est homogène, mais comme très souvent, de profonds traumatismes sont instrumentalisés aussi bien par les partis communautaires que par les puissances étrangères », résume Karim Émile Bitar.
Au siège du patriarcat arménien catholique, situé dans le quartier d’Achrafieh, le patriarche Raphaël Bedros XXI Minassian invite à cesser de raisonner en termes de « majorité » et de « minorité ». « Musulmans comme chrétiens, nous croyons en un Dieu unique, dit-il d’une voix réconfortante. Nous devons avant tout rester unis dans notre patriotisme, défendre l’intérêt du Liban et réfléchir aux moyens de préserver et de renouveler notre modèle de coexistence, en dépit des épreuves. »
« Je suis libanais, puis chrétien, puis maronite, dans cet ordre là », abonde Chadi Nayef Sayah, le maire de Alma el-Chaab, seul village chrétien de la province de Tyr. Quand il a appris la visite du pape Léon XIV au Liban, l’édile de ce village martyr dont 285 sur 411 maisons ont été détruites par Israël a immédiatement songé : « Comment peut-il venir au Liban sans passer par Alma el-Chaab ? À quoi bon visiter un pays en guerre sans aller soutenir le village le plus détruit par les bombardements ? Les habitants revenus sont résilients, mais pour rester, ils ont besoin de son soutien moral », prévient-il, une croix tatouée sur l’avant-bras. Une déception de plus pour celui qui assure avoir déjà peu goûté du comportement du patriarcat maronite vis-à-vis de la détresse des habitants pendant la guerre : « Bkerké n’a pas ouvert ses églises pour nous accueillir », déplore-t-il.
« On nous appelle ‘‘chrétiens de la marge’’ alors que nous sommes les plus proches de la terre sainte. Alma el-Chaab est à un vol d’oiseau de Nazareth et Bethléem », précise le père Maroun el-Ghafari, dans la maison d’un paroissien exilé aux États-Unis qu’il occupe depuis la destruction de la sienne.
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