Théâtre : « Les races » de Ferdinand Bruckner ( 29 ) Fin

 

Karlanner (très agité.) : Impossible, Tessow…

Tessow : Je te croyais déjà Dieu sait où.

Karlanner : Impossible,  car j’ai encore à te demander d’aller trouver Marcus sitôt qu’ils m’auront arrêté.

Tessow : Marcus ?

Karlanner : Je le supplie à genoux, il ne doit rien lui écrire là dessus.

Tessow : Mais qu’est-ce que tu as ?

Karlanner : Il faut plutôt qu’il invente un roman, que je vais très très bien,  que par suite à son départ à elle on m’a autorisé à me présenter aux examens,  que je passe mon doctorat dans quatre semaines. Et alors quatre semaines plus tard, il lui ecrit que je l’ai déjà passé, que dès le mois prochain je m’installerai dans un appartement. Et ensuite un mois plus tard, que j’ai trouvé l’appartement rue des Carolingiens, 7, et que je pratique déjà. Une condition indispensable à la tranquillité de ma vie, il ne doit s’agir que de ma vie à moi et non la sienne, donc une condition indispensable à la tranquillité de ma vie, c’est que nous n’entendions plus jamais parler l’un de l’autre, que nous ne nous écrivions plus jamais : condition indispensable. ( épuisé.) Tu lui dira tout cela, n’est ce pas ? ( Tessow se tait.) Je le savais.

Tessow ( la voix étranglée) : Et justement ce Marcus.

Karlanner : Je te remercie. Bois encore un verre. ( il met de force le verre plein dans la main de Tessow, qui boit machinalement, Karlanner boit aussi.) Nous venons de boire à la promesse. C’est réglé.

Tessow : C’est réglé !

Karlanner : Je te remercie.

Tessow : Je ne te comprends pas, tu aurais encore le temps ?

Karlanner : ( respirant profondément.) : oui, j’ai tout le temps, à  présent.

Tessow : on ne peut rien entreprendre contre toi avant le retour de Rossloh.

Karlanner : Tant mieux. Je vais enfin dormir toute une nuit dans mon bon lit. Mais,  auparavant, j’essaierai de piocher pendant une heure comme dan les temps passés. Peut être réussirai-je ça aussi.

Tessow : Tu me fais revoir mon enfance comme à travers un brouillard. Mais je n’en veux plus. Elle nous a trompés. Et comment !

Karlanner : Tu es de service.

Tessow : C’est une sale blague que de placer son existence sous la contrainte magique du premier ideal. je le sais à présent. C’est se supprimer de la circulation, et rien d’autre. Le suicide.

Karlanner : Peut être nous sommes nous supprimés nou mêmes. Toi aussi, Tessow, quoique de l’autre côté. Nous étions une démocratie faible et désemparée. Nous aurions dû la rendre forte. C’était là la grande mission de la jeunesse allemande. Nous l’avons manquée

Tessow : Je n’ai plus rien de commun avec tout ça.

Karlanner ( bas.) : L’ Allemagne,  Tessow.

Tessow ( d’un ton léger.) : L’ Allemagne.

( il se dirige vers la porte.)

Karlanner : Moi, je l’ai ratée, mon Allemagne. ( il sourit.) Mais ça ne changera rien à sa vie éternelle.

Tessow : Tu crois ? Je vais aller aux nouvelles, à présent, voir ce qui se prépare contre toi et faire traîner les choses pour te laisser le temps de réfléchir. Demain matin, je repasse par ici.

Karlanner : Et  après, tu vas chez Marcus ?

Tessow : Ça te passera peut-être après une bonne nuit.

Karlanner : Chez Marcus, Tessow, tu y vas ? ( ils se regardent .) Tu me le promets ? ( il sourit.) Au nom de notre enfance…

Tessow ( tout troublé.) : Ne fais pas l’idiot.

Karlanner : Tu ne te délivreras d’elle qu’en même temps que de moi.

Tessow ( après un temps.) : Adieu, Karlanner.

( il sort vite.)

Karlanner : Adieu, Tessow. ( il allume la lampe sur la table, s’assoit, ouvre un volume.)  » Les défauts compensés des valvules du cœur « , par ce Dr Jules Marcus, professeur à l’université. ( il regarde dans le vide, calme.) Ça ne revient pas… M. le candidat en médecine Henri Karlanner. M. le docteur en médecine Henri  Karlanner. ( il secoue la tête.) Ça ne me dit rien. Quand on se perd, c’est tout entier. Quand on se retrouve, ce n’est que par lambeaux, et il y en a qui reviennent jamais… perdus… M. le candidat en médecine Henri Karlanner perdu pour toujours, mais on ne le regrette pas, celui là. Henri Karlanner tout court, oui, c’est dommage pour lui. ( il ouvre d’autres volumes, sourit.) Ici, elle a souligné le nom de Marcus pour que je comprenne bien. Et, dans le dernier volume… ( il prend le dernier volume ) elle a même ajouté en sténo  » t’attend d’urgence « . ( avec tendresse.) M. le Dr Jules Marcus, professeur a l’université, t’attend d’urgence. ( il tourne vite les pages.) Chapitre 5 :  » L’artériosclerose.  » piocher toute une heure avant d’aller se coucher. Cela ferait peut-être revenir le candidat en médecine. Car, passer toute une nuit avec Karlanner tout court, ce serait insupportable. Chapitre 5 :  » L’artériosclerose. »

( Un coude sur la table, la tête appuyée sur la main, il essaie de travailler. La porte est enfoncée. Entrent des étudiants. Karlanner sursaute.)

Le premier des étudiants : Henri Karlanner ?

Karlanner ( bas.) : A tes ordres.

Le premier des étudiants : Tu nous as peut-être attendus ?

Karlanner ( après un temps.) : Oui.

Le premier des étudiants : C’est parfait. ( toujours aimable.) Fais vite. ( Karlanner a un signe de tête affirmatif.) Ton manteau est là. ( Karlanner va le prendre.) Tu en auras besoin.  Il fait froid. ( il l’aide à le passer. Karlanner a un moment de faiblesse, il s’appuie sur le premier des étudiants.) Tes gants ? Il sont dans la poche ?

Karlanner : Je me suis figuré que ce serait plus facile.

Le premier des étudiants : On est pas si pressé.

Karlanner : Est ce que ce sera dans les journaux ?

Le premier des étudiants : Penses tu !

Karlanner : Personne n’en saura rien ?

Le premier des étudiants : Que tu as été traître à  l’Allemagne ? Non. Car il n’y a pas de traîtres parmi nous.

Karlanner : Je serai tombé. Et c’est tout.

Le premier des étudiants : Tombé ? Disparu.

Karlanner ( avec un signe de tête affirmatif.) : Disparu. Et c’est tout. ( il se redresse.) Allons.

Le premier des étudiants : Un traître ne peut pas  » tomber « .

Karlanner : Quelle Allemagne ai je trahi ? Toujours pas mon Allemagne.

Le premier des étudiants ( riant.) : Ton Allemagne ?

Karlanner : Je ne serai pas  » disparu  » pour mon Allemagne. Pour elle, je serai tombé. ( le premier des étudiants regarde les autres qui ne bronchent pas. Karlanner, avec tendresse.) Allemagne ! Ta lumière luit à mes yeux nouveaux. Mais moi ,elle ne m’eclairera pas longtemps…

Le premier des étudiants : Où est ton chapeau ?

Karlanner ( plus fort.) : Ta musique résonne en moi de nouveau. Mais je ne l’entendrai pas longtemps.

Le premier des étudiants : Où est donc son chapeau ?

Karlanner ( avec grandeur.) : Pour l’éternité : Allemagne, mon Allemagne. Et, pou moi aussi, l’ Éternité.

Le premier des étudiants ( lui mettant son chapeau de force dans ses mains.) : Le chapeau.

Karlanner : Le chapeau.

 

                                Rideau

                                  FIN

 

 

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5 Commentaires

  1. Immense merci le Chti pour nous avoir fait découvrir sous forme de feuilleton cette œuvre attachante et éprouvante pour la réalité historique qu’elle rappelle en sus du talent de l’auteur

  2. C’est presque du Kafka. L’absurdité de l’espèce humaine qui passe son temps vouloir détruire l’autre. Merci mon ami le chti français pour cette découverte.

    • Merci a toi mon ami Argo, de m’avoir suivi tout au long de ce récit, qui à cause de son âge, pouvait en rebuter certains. Bonne journée.

      • Ce fut une belle découverte. Ceux qui critiquent n’analysent jamais. Il faut aller au-delà des évidences, des phrases, des mots.