
Karlanner : Invisible. Aussi longtemps que j’ai voulu l’être.
( Il rit.)
Tessow ( le regardant.) : Je ne suis pas très rassuré.
Karlanner (étendant le jambes.) : par la même occasion, j’ai trouvé un appartement.
Tessow ( avec de grands yeux stupéfaits.) : Un quoi ?
Karlanner : À toutes les portes, il y a un écriteau : appartement à louer. Tu entres, tu vois tout ce qui pour toi est fini à jamais : on continue à vivre sa vie. Il a fallu que j’en visite beaucoup pour en trouver un qui convienne. La nuit, lorsque je m’étendais sur un banc, au bord de l’eau, mes genoux me faisaient mal. C’est dans la rue des Carolingiens que j’ai trouvé l’appartement qy’il nous fallait. ( perdu dans ses rêves.) Le cabinet de consultation est séparé des autres pièces, comme elle l’aurait voulu pour moi.
Tessow (bas.) : Assez, Karlanner.
Karlanner : Et la salle de bain n’était pas trop petite. Je suis sûr qu’elle aurait arrêté cet appartement tout de suite. Pour les logements, c’est comme pour les hommes…
Tessow ( plus fort.) : Assez.
Karlanner : … c’est toujours la première impression qui est la bonne.
Tessow : Mais tu es complètement fou.
Karlanner : Si on veut se retrouver…
Tessow : Ah ! il y a de quoi vomir…
Karlanner ( avec un signe de tête affirmatif.) : De quoi vomir. ( transfiguré, quoique épuisé.) J’ai vu où nous aurions été chez nous.
Tessow : Comment te laisser tout seul dans cet état ? Et je suis de service.
Karlanner ( souriant.) : j’y ai été trois fois. La troisième fois, j’ai dit à la concierge : » l’appartement me plaît, vous le voyez bien. Mais pourrions nous l’obtenir ? Ma femme est juive. » La concierge avec un regard maternel m’a répondu : « le propriétaire n’est pas comme ça. » Nous l’aurions eu, l’appartement, tu entends ?
Tessow : Non.
(Il est toujours détourné.)
Karlanner : Et la concierge elle même n’était pas du tout » comme ça « . ( En chuchotant.) Nous avons été mis dedans, doublement. Premièrement mis dedans quand ils disent que c’est une loi biologique qui l’exige : la science. Deuxièmement mis dedans quand ils prétendent que c’est la volonté élémentaire du peuple qui le demande : ce qui est faux. Doublement mis dedans. Et c’est à ça qu’on a donné sa vie. ( il se lève.) Je ne fais qu’une simple constatation. ( près de Tessow.) Tu ne l’a pas encore faite, toi ?
Tessow : Moi ?
Karlanner : Tu n’as pas donné ta vie ?
Tessow : Non.
Karlanner : Toi qui ne pouvais plus attendre…
Tessow : Il y a eu un temps où j’avais perdu l’esprit. Mais aujourd’hui ?
( il rit.)
Karlanner : Tu l’as donnée, Tessow, et depuis longtemps.
Tessow : Je suis là-dedans, je reste là-dedans.
Karlanner : Je disais comme toi, moi aussi.
Tessow : Dire… Ce qu’il faut, c’est le faire.
Karlanner ( respirant profondément.) : Je n’ai pas pu.
Tessow : Moi, ce qui m’amuse de plus en plus, c’est de les voir trembler devant moi, se précipiter au moindre geste, et surtout quand je joue à l’homme tout puissant. ( il rit.) Et ce que ça rapporte ! Je n’ai pas besoin de te le dire.
Karlanner ( bas.) : Tessow…
Tessow : cette sensation que le monde est à moi : Qu’est-ce qui pourrait me la procurer, si ce n’est le revolver dans ma poche ? ( Karlanner se détourne.) Il n’y a qu’une chose au monde qui soit immorale : c’est de crever. Moi » qui ne pouvais plus attendre « , eh bien, je sais maintenant que je crèverai qu’en tout dernier ressort.
Karlanner : Je ne te reconnais plus.
Tessow : En tout dernier ressort.
Karlanner : » Le vent souffle où il veut, mais tu ne sais.ni d’où il vient, ni d’où il va. »
Tessow : Nous ne lisons plus la Bible. Tu n’as qu’à voir où elle mène. Les faibles, les malades, les désemparés : les victimes, oui. Mais en dehors d’eux, qui donc lève encore les yeux vers le Golgotha ? Je ne tiens pas à être une victime…
Karlanner : C’est par injustice que…
Tessow : Je tiens à être le plus fort. Laisse aux agneaux demander au loup s’il est dans son droit. C’est avec ça que la nature à résolu le problème des races. Depuis toujours.
Karlanner : Et tu l’approuve ?
Tessow ( haussant les épaules.) : Mais je prends ma part.
Karlanner : Heureusement que je ne vois pas ton visage.
Tessow : Tu peux allumer, si tu veux je n’en serais pas plus gêné. Nous sommes pour ça beaucoup trop nombreux…
Karlanner : Dans la grande camaraderie.
Tessow : Dans la grande camaraderie des loups. Je sais à présent de quoi il retourne. C’est ma carrière.
Karlanner ( après un temps.) : Eh bien, Tessow ?
Tessow ( ne bougeant pas.) : Eh bien … Tu ne voudrais pas passer la nuit chez moi ?
Karlanner : Tu ne sais pas comme j’ai désiré mon lit ces jours ci.
Tessow : Chez moi tu serais plus en sûreté. ( Karlanner secoue la tête.) Qui sait si on n’est pas sur tes traces ?
Karlanner ( avec un signe de tête affirmatif.) : cet après-midi, quand je n’ai plus voulu être invisible.
Tessow : Je ne te comprends pas.
Karlanner : J’ai attendu que Siegelmann ait pris le train lui aussi et j’ai pu enfin monter chez elle. Vis à vis de sa maison, devant une vitrine brisée, un homme était posté. J’ai reconnu immédiatement le type que c’était : j’ai l’habitude. Alors, seulement, je me suis senti tout à fait soulagé. Et maintenant il s’agit de sortir vite en frôlant les murs et en prenant un air mystérieux pour qu’il me remarque : Quand au reste ça ira tout seul.
Tessow ( le regardant stupéfait.) : Ça ira tout seul ?
Karlanner : Oui … plutôt l’agneau que le loup.
Tessow : C’est de la démence.
Karlanner : Une fois que mon coup m’eut réussi, je n’eus plus qu’un seul désir : te revoir. Et je t’ai téléphoné
Tessow : Tu aurais mieux fait de m’épargner ça.
A SUIVRE.
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On sent la peur, la tension qui monte. Merci mon ami le chti français.
Bonjour Argo, La fin pour demain ! Bonne journée !