Dragana Trifković : comment médias occidentaux, Etats et UE discréditent les voix résistantes

 

 

Dragana Trifković : comment les médias occidentaux et les mécanismes étatiques discréditent les voix indépendantes

Les campagnes médiatiques organisées visant à discréditer des individus ou des groupes aux positions politiques indépendantes — en les qualifiant par exemple d’ espions russes , d’ extrémistes, de complotistes  ou par d’autres étiquettes similaires — ne sont ni accidentelles ni le simple fait de quelques voix isolées. Elles s’inscrivent dans un phénomène plus large de communication politique, de guerre de l’information et de conflits dans l’espace public de l’information.

Dans les pays européens, surtout en période de crise politique ou de confrontation géopolitique, certains segments du pouvoir exécutif, des services de sécurité ou des centres médiatiques qui leur sont liés utilisent les médias pour marginaliser leurs critiques, en les présentant comme une menace pour la sécurité ou comme des « agents étrangers ».

Les débats universitaires, les travaux de recherche et les discussions parlementaires ont mis en évidence l’existence de nombreuses structures occidentales qui participent de manière systématique à des opérations d’information, y compris à la disqualification de personnes indépendantes. Pourtant, ces activités sont le plus souvent présentées officiellement comme des actions visant à « lutter contre la désinformation » , à « protéger la démocratie » ou à assurer des « communications stratégiques ».

Ces structures appliquent ensuite leurs méthodes à des niveaux plus bas, notamment à travers les médias et les ONG. De grands médias, financièrement dépendants de l’État, liés aux grands groupes économiques ou idéologiquement alignés sur la ligne dominante en matière de politique étrangère, participent fréquemment à des récits coordonnés. Ils répètent les mêmes accusations sans preuves judiciaires, en recourant à des citations partielles et à des étiquettes stigmatisantes.

Certaines organisations non gouvernementales, en particulier celles financées depuis l’étranger et impliquées dans des programmes de lutte contre la désinformation , jouent un rôle de quasi-médias. Elles apportent une « légitimité d’expert » à des accusations qui sont ensuite amplifiées par les médias.

Le Centre de communication stratégique de l’OTAN : la société civile comme cible

L’un des centres les plus importants en Europe est le Centre d’excellence pour la communication stratégique de l’OTAN (StratCom COE), une institution de recherche et d’expertise multinationale basée à Riga, en Lettonie. Son rôle officiel est de « protéger et renforcer les communications stratégiques de l’OTAN, de ses alliés et de ses partenaires ».

Créé en 2014, ce centre est une organisation internationale accréditée, financée et soutenue par les États participants, bien qu’il ne fasse pas formellement partie de la chaîne de commandement de l’OTAN. Il s’inscrit dans un réseau plus large de centres d’excellence de l’OTAN, actifs dans différents domaines militaires : cyberdéfense (Tallinn), contre-espionnage (Cracovie), sécurité énergétique (Vilnius), etc.

Selon Christopher Schwitanski, chercheur et analyste allemand et d’autres auteurs, l’objectif opérationnel principal du centre de Riga est de rallier la société civile aux récits de l’OTAN. Dans son analyse « NATO Centres of Excellence – Drivers of Military Transformation », Schwitanski explique que le terme « communication stratégique » est utilisé depuis plusieurs années par l’OTAN et l’Union européenne pour désigner des activités de communication dont l’objectif explicite est de convaincre leurs propres populations de la légitimité et de la nécessité des interventions militaires.

Ces efforts incluent, selon lui, non seulement la délégitimation des positions critiques envers l’OTAN, mais aussi la minimisation de l’importance de l’usage d’armes conventionnelles.

Le jeu des mains invisibles : comment les services de renseignement façonnent les récits

Après 2016, les centres de renseignement et de sécurité américains et britanniques ont considérablement élargi leurs activités dans ce qu’ils appellent  « l’environnement informationnel », en considérant l’opinion publique comme un espace d’influence stratégique.

Sous couvert de lutte contre la « désinformation »  et les  « influences malveillantes » , des modèles d’action indirecte ont été développés afin de façonner les récits dominants sans implication étatique directe et visible. Un rôle clé est joué par des structures intermédiaires — ONG, centres de recherche, médias partenaires — qui agissent comme un prolongement des priorités sécuritaires tout en conservant une apparence d’indépendance.

Aux États-Unis, des structures comme la CIA, la NSA ou la DIA s’appuient sur des réseaux d’organisations financées et de think tanks qui produisent des analyses dites « expertes », définissent les interprétations souhaitables des événements et désignent certaines personnes ou opinions comme problématiques. Ces contenus sont ensuite diffusés de manière coordonnée par les grands médias et les plateformes numériques, créant une pression publique orchestrée sans responsabilité directe des institutions étatiques.

Dans ce processus, la frontière entre information, sécurité et propagande politique devient de plus en plus floue.

Un modèle similaire, mais encore plus ouvertement coordonné, a été mis en œuvre au Royaume-Uni à travers le programme Integrity Initiative. Selon des documents internes divulgués, ce programme était financé par le ministère britannique des Affaires étrangères et reposait sur la création de « clusters d’influence  » secrets dans plusieurs pays européens. Ces réseaux, composés de journalistes, d’analystes et d’universitaires, avaient pour mission d’agir de manière synchronisée dans les médias afin de discréditer les personnes s’écartant de la ligne officielle de l’OTAN et du Royaume-Uni.

Ces pratiques ont conduit à l’étiquetage systématique de voix indépendantes comme  « extrémistes », « complotiste »s  ou  « agents étrangers » , réduisant ainsi l’espace du débat public légitime.



Union européenne : le contrôle institutionnalisé des récits



Contrairement aux modèles américain et britannique qui reposent largement sur des acteurs indirects et formellement indépendants, l’Union européenne a porté la gestion des récits à un niveau institutionnel assumé.

L’instrument central de ce dispositif est la EU East StratCom Task Force, une unité intégrée au Service européen pour l’action extérieure (SEAE), la structure diplomatique de l’UE. Cette cellule a été créée officiellement pour lutter contre la désinformation, principalement en lien avec la Russie et le voisinage oriental de l’Union.

Son outil le plus visible est la plateforme EUvsDisinfo, qui collecte, analyse et étiquette publiquement des contenus médiatiques, des auteurs et des déclarations comme relevant de la désinformation ou de la propagande. En pratique, ce mécanisme fonctionne comme un système quasi judiciaire, sans garanties procédurales.

Principaux problèmes et pratiques controversées

1. Des listes de “désinformation” sans base juridique
EUvsDisinfo publie des listes de médias, de journalistes et d’analystes accusés de diffuser de la « désinformation » , sans procédure judiciaire, sans droit à la défense, sans critères transparents et sans possibilité réelle de recours. Ces pratiques ont des conséquences directes sur la réputation professionnelle, la viabilité financière et la liberté de travail des personnes visées.

2. Des critères arbitraires et politiques
Les qualifications de « désinformation » ne reposent souvent pas sur des faits démontrablement faux, mais sur un désaccord avec la politique officielle de l’UE, des critiques de l’OTAN, des sanctions ou de la politique étrangère, ainsi que sur des analyses géopolitiques alternatives. Opinions, analyses et critiques politiques sont ainsi fusionnées dans une même catégorie de « propagande ».

3. La confusion entre journalisme et menace sécuritaire
Un aspect particulièrement inquiétant est le fait que la Task Force East StratCom opère au sein de l’appareil de politique étrangère et de sécurité, et non comme une instance médiatique ou judiciaire indépendante. Le travail journalistique est ainsi traité comme un risque sécuritaire, la pensée critique comme une « menace hybride », et le débat public comme un espace à « gérer » .

Conséquences juridiques et démocratiques

Ces pratiques entrent en contradiction directe avec la Convention européenne des droits de l’homme, notamment son article 10 sur la liberté d’expression, ainsi qu’avec les principes fondamentaux de l’État de droit (présomption d’innocence, droit à un recours effectif).

Malgré cela, le système est justifié par l’invocation de circonstances exceptionnelles, de menaces hybrides  et d’une  guerre contre la désinformation , instaurant de facto un état d’exception permanent dans le domaine de la liberté d’expression, sans limites juridiques ni temporelles claires. En pratique, la Convention européenne des droits de l’homme se trouve ainsi officieusement suspendue.

Conclusion



Le fonctionnement coordonné des structures américaines, britanniques et européennes — avec la Task Force East StratCom comme dernier maillon de la chaîne — révèle une transformation profonde de l’exercice du pouvoir politique dans les sociétés occidentales contemporaines.

À la confrontation des arguments se substitue la gestion des récits ; au débat ouvert, la légitimation sélective des points de vue « autorisés ». La non-conformité politique devient un motif de disqualification publique, voire de persécution. L’Union européenne se transforme alors d’une communauté fondée sur le droit en un système technocratique de contrôle du discours, où le droit est instrumentalisé pour étouffer le pluralisme.

La persécution des individus indépendants n’est pas une anomalie, mais la conséquence logique d’un système qui ne tolère pas l’autonomie. Ces voix sont ciblées précisément parce qu’elles n’appartiennent pas à des structures contrôlées, qu’elles ne peuvent être disciplinées par la pression institutionnelle et qu’elles disposent de leur propre crédibilité et de leur propre public.

L’objectif de ces campagnes n’est pas la poursuite pénale, mais une mesure plus efficace et plus discrète : la disqualification, l’isolement social et l’entrave à l’activité professionnelle. La démocratie n’est pas formellement abolie, mais progressivement remodelée de l’intérieur, jusqu’à devenir un système où la liberté d’expression est conditionnelle et l’espace public étroitement surveillé — une forme rigide de dictature dissimulée derrière une façade démocratique.

Par Dragana Trifković, directrice générale du Centre d’études géostratégiques (Serbie)

References:

Briefing European Parliamentary Research Service
https://stratcomcoe.org/
https://www.eeas.europa.eu/eeas/eeas-strategic-communication-task-forces_en
https://wissenschaft-und-frieden.de/artikel/nato-exzellenzzentren/
https://stratcomcoe.org/publications/we-have-met-the-enemy-and-he-is-us-an-analysis-of-nato-strategic-communications-the-international-security-assistance-force-in-afghanistan-2003-2014/173
https://www.ukcolumn.org/series/integrity-initiative
https://euvsdisinfo.eu/

Traduction Nicolas Faure

 6,418 total views,  1,675 views today

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


5 Commentaires

  1. « Une forme rigide de dictature dissimulée »,
    Ok dissimulée, mais dès qu’il y a un os, ça craque.
    Et actuellement avec tous les problèmes soulevés par le Mercosur, l’invasion programmée et la guerre en Ukraine, il n’y a plus de doute sur le caractère dictatorial de l’UE, elle a beau tenter de se dissimuler, elle est à découvert.

  2. L’UE s’affirme de plus en plus comme le IVème Reich à traction allemande en utilisant les moyens de répression modernes contre ses opposants. Et le Reich se prépare à nouveaux à entrer en guerre contre son ennemi de toujours, la Russie. Je crains que cela ne se termine à nouveau à Berlin?

    • C’est bien pour ça que je l’appelle l’UeRSS pour Union européenne des Ripouxbliques Socialopes Soviétoïdes !!