Siegelmann ( restant détourné.) : Nous n’avons rien oublié ?
Hélène ( plus fort.) : Il ne le veut pas. ( épuisée.) Nous partons ?
Siegelmann : Nous partons ?
Hélène ( avec un regard circulaire.) : Partons. ( sur un ton léger.) Alors vous croyez qu’à la gare je le …
Siegelmann : Pas à la gare même, plutôt loin de la gare…
Hélène : Plutôt loin de la gare ?
Siegelmann : …sur les voies… (Hélène a un signe de tête affirmatif.) La gare aussi est surveillée
Hélène ( souriant.) : Vous pensez à tout.
( ils portent ensemble la valise, la portant chacun par une courroie.)
Siegelmann : penchez vous à la portière pour qu’il vous voie et agitez la main longtemps…
Hélène ( avec un signe de tête affirmatif.) : Longtemps… tout le temps…
Siegelmann : … pour qu’il vous voie sûrement…
Hélène : Merci monsieur Siegelmann…
Siegelmann ( qui n’est plus maître de lui.) : et alors seulement son âme connaîtra enfin la paix.
Hélène ( qui ne peut plus se maîtriser.) Merci pour tout.
( Siegelmann la regarde, désemparé, détournant les yeux. Ils sortent tous les deux.)
NEUVIÈME TABLEAU
La chambre de Karlanner
KARLANNER, TESSOW, puis les ÉTUDIANTS
Karlanner ( rêvassant.) : Je vous revois, toi, Siegelmann et moi, nous sommes assis dans le canot. Les rames glissent dans l’eau et, dans le silence de cette soirée de printemps, chuchote seule, la voix de Siegelmann. Avec cette faculté juive de toucher tout naturellement au fond des choses, il dit : » Ce qui nous manque, c’est Dieu. »
Tessow ( se versant à boire.) : Tu ne bois pas ?
Karlanner : Nos parents ne nous ont pas donné de Dieu. Ils n’ont eu en tête que technique, économie, progrès, progrès…jusqu’à la guerre. Après c’était trop tard…Siegelmann disait encore : » on ne peut pas s’inventer un Dieu pour soi, on se démolirait ».
Tessow : Ne pense donc pas toujours à Siegelmann.
Karlanner : Il y a bien un an de tout ça…
Tessow : Où étais-tu si bien caché que moi même je n’aie pu te trouver ? Quand tu m’as soudain téléphoné, ça m’a fait peur.
Karlanner : Il y aura un an en mai.
Tessow : Tu es sûr que personne ne t’a vu monter ?
Karlanner ( secouant la tête.) : Ici, non…
Tessow : Ça ne fait rien, c’est fou quand même.
Karlanner : Il y a juste un mois que tu es venu me chercher, j’étais encore au lit. Faut-il que je pense plutôt à ça ?
Tessow : Ce qu’il faut, c’est ne plus penser du tout.
Karlanner ( avec un signe de tête affirmatif.) : Penser, c’est diviser, défaire.
Tessow ( affectueusement.) : Ferme ça, va.
Karlanner : Il n’y a que la foi qui compte. Mais quand on ne l’a pas, il faut s’en inventer une, dût elle vous démolir.
Tessow : Dire que c’est moi qui t’ai entraîné la dedans.
Karlanner : Ce n’est pas toi.
Tessow : Je te croyais en danger à ce moment là.
Karlanner : Je l’étais.
Tessow : Au nom de notre amitié j’avais le devoir…
Karlanner : N’importe comment, j’étais en danger.
Tessow : … en mon âme et conscience…
Karlanner : N’importe comment, nous l’étions tous.
Tessow : Je ne pouvais pas faire autrement, Karlanner.
Karlanner : Si j’avais résisté, comme quelques-uns seulement ont essayé de le faire, j’étais perdu tout de suite. Qu’il n’y en ait eu que quelques-uns seulement c’est ce qui a déterminé notre destin commun. Tu m’as aidé à rentrer là dedans, c’est tout. ( il boit.) Mais voilà qu’à présent notre propre destin revient à nous, à chacun de nous en particulier, et chacun de nous aura de nouveau à décider de soi-même…en son âme et conscience.
Tessow : ( après un temps.) : C’est le dernier soir que nous passons ensemble, Dieu sait pour combien de temps. Demain, Rossloh rentre de Berlin. D’ici là, il faut que tu aies trouvé un coin où te cacher.
Karlanner : Il est déjà trouvé.
Tessow : Déjà trouvé ? (Il attend.) Je ne te demande pas où ?
Karlanner ( avec un signe de tête affirmatif.) Rossloh est à Berlin ?
Tessow : Il est muté. Il est nommé président de la section de combat pour le développement des sciences naturelles allemandes. ( Karlanner siffle.) Rossloh a fait carrière. Aucune cachette n’est sûre. Tu devrais passer la frontière.
Karlanner ( avec un signe de tête affirmatif.) : aller la rejoindre. (Tessow le regarde. Karlanner sourit.) Elle est enfin partie. Hier soir.
Tessow ( très surpris.) : Tu le sais ?
Karlanner : Et Siegelmann est parti cet après-midi. Je sais tout. ( Tessow le regarde.) Il y a trois jours elle est restée une demi-heure chez toi. ( il sourit.) Y a t’il un coin où elle ne m’ait cherché ? Un seul ? Ce n’était pas toujours facile de l’éviter. Deux fois, il m’ont frôlé, elle et Siegelmann. ( content.) Mais à force de chercher, on finit par ne plus voir. C’est justement quand on cherche qu’on ne doit pas s’arrêter.
Tessow : Ah ! Oui, elle était agitée.
Karlanner : Ca ne sert à rien.
Tessow : Et dans quel état d’esprit !
Karlanner : L’homme de pierre et de feu, Tessow, je l’ai enfin été. C’est que, cette fois ci, tout dépendait de là. Les temps nouveaux n’ont pas su faire de nous des heros, mais de bons détectives. ( il siffle.) Je suis devenu très fort dans ce métier là, c’est ma carrière.
Tessow : Au lieu de te cacher, tu as rôdé en ville ?
Karlanner : Invisible, Tessow.
Tessow : C’est de la démence.
A SUIVRE.
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La peur, la suspicion, l’atmosphère étrange de cette époque. Merci mon ami le chti français.