Théâtre : « Les races » de Ferdinand Bruckner ( 26 )

 

Hélène :  » Rien qu’à toi. « 

Siegelmann : Il faut aussi penser au délai fixé par votre père. Il expire aujourd’hui. Vous savez bien ce qu’il vous écrit. Il n’admet pas que l’oeuvre de toute sa vie soit détruite à cause de vous. On a vu des parents repousser leurs enfants pour des motifs de moindre importance

Hélène ( avec un signe de tête affirmatif.) : Eh bien alors…

Siegelmann : Quelle est l’oeuvre de la vie d’un homme ? Ce ne sont pas les êtres qu’il a mis au monde, mais les pierres qu’il a édifiées et auxquelles il a donné sa propre vie.

( il lui tend une robe.)

Hélène ( s’en apercevant seulement, souriant.) : Monsieur Siegelmann…

Siegelmann : Dans tous les cas, la fabrique, aujourd’hui, a plus de droits sur lui que vous…

Hélène ( lui prenant la robe.) : De quoi parlez vous ? ( elle ouvre la valise, commence à y mettre machinalement des affaires.)

Siegelmann ( lui tendant linge ou robe.) : …car vous êtes indépendante depuis longtemps. Mais la fabrique est comme un enfant qui a toujours besoin de lui, et à cause de ça  déjà, elle lui est plus proche que vous. Le sentiment se modifie de la sorte avec l’âge et suit une évolution toute naturelle.

Hélène : Mais de quoi parlez vous ?

Siegelmann ( souriant.) : Je n’en sais rien.

Hélène : Je suis indépendante, c’est vrai. Mais à quoi cela m’aura-t-il servi ? Mes genoux se mettent à trembler quand je me demande pourquoi il faut, tout à coup, que demain je sois en Suisse. Pourquoi ?

Siegelmann : Parce qu’on ne peut pas vivre sans respirer.

Hélène : Sans respirer ?

Siegelmann : Enfin un air qui ne soit pas lourd de toutes ces exhalaisons de la terreur, ce bon air limpide de la Suisse ! Pourquoi fuyons nous ?

Hélène : Pourquoi fuyons nous?

Siegelmann : Pourquoi fuient ils ceux même qui n’ y sont pas contraints ? Parce que l’homme est enchaîné de force au monde qui l’entoure et qu’il prend par de force à des événements qui ne le concerne pas. Parce qu’au delà de la communauté qu’il cherche il en existe une autre qu’il subit. Et quand il ne peut plus la supporter, ni prendre sur lui une part de ses responsabilités, il ne lui reste plus qu’à fuir. (Ils continuent leurs paquets en silence, puis : ) Laissez les chemises, on les mettra après.

Hélène ( hésitante.) : Continuons, monsieur Siegelmann.

Siegelmann : Prenez d’abord cette robe, vous mettrez les chemises par dessus.

Hélène ( mettant les chemises dans la valise.) : Ensuite ?

Siegelmann : Quand vous serez arrivée, tout ça va être chiffonné. Tenez, il y a un chapeau dans cette poche. ( il sort le chapeau blanc de la poche d’une jaquette. Hélène lui prend le chapeau des mains et est obligée de s’asseoir.) Je sors tout de même les chemises et je mets d’abord cette robe à rayures.

Hélène : Ce n’est pas une robe, c’est un costume tailleur.

Siegelmann : Vous pourriez garder le chapeau.

Hélène : Je peux garder le chapeau.

Siegelmann : Nous serons bientôt prêts ? ( il continue les paquets.) Les juifs s’assimilent facilement. Ils s’installe quelque part dans le monde, provisoirement, et là, ils attendent de pouvoir rentre  » chez eux « . C’est la nostalgie du retour. Comme si l’on pouvait rentrer à toute heure à un endroit d’où l’on était jamais venu.

Hélène ( jouait avec le chapeau.) : Vous croyez qu’il comprendra tout de suite quand in verra les livres de Marcus sur la table ?

Siegelmann : Tout de suite.

Hélène ( souriant.) : Tout de suite.

Siegelmann : Il se rendra tout de suite chez Marcus qui lui remettra la somme nécessaire pour le voyage ainsi que votre adresse. Comme il a été convenu.

Hélène ( caressant toujours le chapeau.) : Nous pourrions mettre les livres sur une chaise et la chaise, nous la mettons tout près de la porte : ça le frapperait davantage.

Siegelmann : Si vous voulez.

Hélène : Ou bien sur l’oreiller. On ne met jamais les livres sur l’oreiller, ce n’est pas leur place.

Siegelmann : Sur l’oreiller ?

Hélène Ça le frapperait sûrement. ( le visage enfoui dans le chapeau.) Oui, sur l’oreiller…

Siegelmann : Si vous voulez.

Hélène : Vous dîtes ?

( elle se sent bien.)

Siegelmann : En revenant de la gare, je monte chez lui et je mets les livres sur l’oreiller.

Hélène : Et peut être, à côté des livres, un papier avec ces mots : Marcus vous dira tout.

Siegelmann : Impossible.

Hélène : Ou bien, rien que ces mots : va trouver Marcus.

Siegelmann : Pour y faire aller les autres ?

Hélène ( vivement.) : Laissez les livres sur la table.

Siegelmann ( avec un signe de tête affirmatif.) : Nous vivons sous la pression d’une haute violence. Il ne manque plus que les objets de toilette. ( il continue ses paquets, puis s’arrête.) Pour Marcus, c’est différent, Goldberg est l’être juif le plus rare. Pour lui la question de s’assimiler ou de rester un étranger est sans valeur. ( il sourit.) Marcus est la substance juive la plus pure, la substance Spinoza. Pour lui, il n’est question que de la part à prendre à l’édification d’un monde spirituel qui ignore tout de ce qui est le  » chez soi  » ou  » l’étranger  » et qui embrasse toutes les créatures.

Hélène ( toujours le chapeau en main, calme.) : Il n’ira pas chez M. le professeur Marcus. ( Siegelmann continue ses paquets.) Quand il rentrera chez lui, qu’il verra les livres sur la table ou sur l’oreiller,  il comprendra immédiatement. Immédiatement. Mais il n’ira pas chez M. le professeur Marcus. Moi aussi, j’ai acquis un peu de ce sixième sens.

Siegelmann : Eh bien, mademoiselle Hélène !

( regard circulaire.)

Hélène ( avec un signe de tête affirmatif.) : Moi aussi…

Siegelmann : Nous sommes prêts.

Hélène : .. .j’ai acquis ce sixième sens. ( elle se lève, ils bouclent la valise.) Même si M. le professeur Marcus en personne l’attendait dans sa chambre,  il ne prendrait pas l’argent, et mon adresse, il ne la noterait pas. (Siegelmann détourne les yeux. A l’oreille de Siegelmann : ) A quoi bon vouloir me donner le change ? ( Siegelmann ferme les portes de l’armoire.) Sans cela n’aurait-il pas trouvé moyen de communiquer avec nous ? Il ne le veut pas.

A SUIVRE. 

 1,154 total views,  1,154 views today

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


2 Commentaires

  1. L’exode, que beaucoup n’ont pas pu prendre. En 1940, et plus tard, il existait la possibilité ténue de s’exiler en Suisse. Aujourd’hui, la peste islamique est partout. Merci mon ami le chti français pour ce travail de Romain.

    • Bonjour mon ami Argo. Oui, beaucoup n’ont aussi jamais voulu croire que l’on pouvait en arriver là, malheureusement, après, il était trop tard. Bon dimanche