
Siegelmann ( agité.) : Vous n’avez plus le temps de vous asseoir.
Hélène : Ne vous tourmentez pas pour moi.
Siegelmann : c’est tout votre bagage, là-haut ?
Hélène ( avec un signe de tête affirmatif.) : Ne pensez plus qu’à vous même, à votre affaire. En ce qui me concerne, avons nous négligé la moindre possibilité ?
Siegelmann : Aucune
Hélène : Aucune. Nous avons tout essayé.
Siegelmann : Tout.
Hélène : Alors…je n’ai plus qu’à partir.
Siegelmann : Il faut déjà compter un bon quart d’heure d’ici à la gare.
Hélène : Oh largement ! Si je retournais encore voir Rossloh ?
Siegelmann : Pour qu’il vous répète que demain vous ne passeriez plus la frontière ?
Hélène ( avec indifference.) : moi…
Siegelmann : Et que c’est par égard pour votre père qu’il attend jusqu’à demain ? Il ne peut rien vous dire s’il ne sait rien sur Karlanner. Il le cherche lui-même.
Hélène : Et Tessow ?
Siegelmann : Tessow le cherche aussi pour le cacher de Rossloh. S’il avait appris quoi que ce soit, il nous l’aurait immédiatement communiqué. (Bas.) Renoncez.
Hélène ( la tête reversée.) : Il y a longtemps que j’ai renoncé.
Siegelmann : Ici, nous n’aurons pas de nouvelles de lui. C’est tout ce que nous avons pu comprendre jusqu’à présent.
Hélène : Dire que vous m’avez accompagnée même chez Rossloh…
Siegelmann : Alors mademoiselle Hélène…
Hélène : …et que vous n’avez même pas eu peur !
Siegelmann ( souriant.) En montant son escalier, ma tête me tournait. ( il pousse la chaise contre l’armoire pour en descendre la valise.) Mais sitôt qy’il m’eut demandé mon nom, je n’eus plus peur. ( souriant, imitant Rossloh.) » Hans Hinz Rossloh, à qui ai je l’honneur de parler ? » Nous autres juifs, nous sommes passés maitre dans » l’art de ne pas faire attention « . Mais un Rossloh est fort dans » l’art d’ignorer « . Et c’est ainsi qu’on finit toujours par s’entendre en parlant deux langages différents : c’est la solution chronique du problème juif.
Hélène ( en maîtrisant.) : Monsieur Siegelmann ….
Siegelmann : Tant mieux pour ceux qui s’en accommodent mais pas moi. Je préfère émigrer en Palestine et devenir même un ouvrier agricole.
Hélène : Monsieur Siegelmann ! ( éclatant.) Comment partir sans même savoir s’il est vivant ? ( elle va à la fenêtre. Siegelmann est descendu de la chaise et met la valise sur la table.) Nous l’avons cherché partout pendant trois jours. Pas la moindre trace nulle part.
Siegelmann : Remerciez Dieu de ce qu’il se cache si bien…
Hélène : Nulle part.
Siegelmann : … et de sa force de caractère. Le moindre signal serait repéré par les autres beaucoup plus vite que par nous.
Hélène : Mais je le savais. Quand il m’a quittée, je savais que nous nous reverrions jamais. ( Elle s’effondre.)
Siegelmann : Il sera muet tant que vous n’aurez pas passé la frontière. Il y aurait danger de mort à se conduire différemment. ( A bout de force.) Il se peut qu’il rôde aux alentours de la gare.
Hélène ( lointaine.) : De la gare…
Siegelmann : Nous n’y avons pas pensé jusqu’ici. Il est peut-être là, à tout les departs de trains pour l’étranger et il regarde, les yeux grands ouverts, si vous êtes à la portière. Il ne remontera dans sa chambre que lorsqu’il vous saura en sûreté. Et, en rentrant chez lui, il verra immédiatement les livres du professeur Marcus que nous avons mis sur la table, bien en evidence, et il comprendra que ça veut dire : va chez Marcus.
Hélène : Va chez Marcus
Siegelmann ( tout près d’elle.) : Mademoiselle Hélène !
Hélène ( avec un signe de tête affirmatif.) : Va chez Marcus…
Siegelmann : Nous trouvons tout naturel qu’il comprenne notre signal. Vous devez tout aussi naturellement comprendre son silence. C’est son signal à lui. ( Hélène a un signe de tête affirmatif. Siegelmann calme : ) Je ne sais pas si vous le reverrez jamais. Mais je sais qu’il est vivant. ( plus près.) Je le sais de par ce que j’ai enduré. ( Hélène le regarde. Siegelmann baisse la tête.) On dirait que la douleur nous dote d’un sixième sens. J’ai d’autres oreilles à présent, j’ai d’autres possibilités au bout des doigts, j’ai un autre corps depuis qu’il a été frappé.
Hélène : Monsieur Siegelmann…(Siegelmann a un signe de tête affirmatif. Hélène lui caresse la main.) Le sixième sens…
Siegelmann : … que nous donne la douleur et aussi cette haute tension dans laquelle nous vivons ici. Nous respirons sous la pression d’une haute violence. Nous ne communiquons plus entre nous que par l’invisible et l’impalpable. Qui sommes nous ? Des humains ! Je vois Karlanner, je le vois, il nous observe, il est derrière nous, toujours, et toujours muet cependant que nous le cherchons. Nous ne sommes plus que des ombres, des ombres. Et comme il se désespère…
Hélène : Ne dites plus rien.
Siegelmann :…comme il se désespère de vous savoir encore ici.
Hélène : Oh ! assez, ne dites plus rien.
Siegelmann ( plus fort.) : il n’a plus qu’une seule pensée en tête : vous savoir partie, sauvée.
Hélène : » Sauvée. «
Siegelmann : Mademoiselle Hélène…
Hélène ( d’une voix bouleversée.) » Sauvée. «
Siegelmann : Donnez la paix à son âme. ( Hélène est incapable de parler.) Ne serait ce que pour lui, vous devez partir.
Hélène : Et moi ? Et la paix de mon âme, à moi ? Personne n’y pense.
Siegelmann : Vous êtes injuste envers lui.
Hélène : La paix de mon âme…
Siegelmann : Il ne pense qu’à vous, rien qu’à vous. Courage.
Hélène ( le regard dans le vide.) : » Rien qu’à toi. » Ce furent ses derniers mots.
( Pause.)
Siegelmann : Alors ?
( Il ouvre l’armoire et en sort les robes et le linge, il pose tout sur le lit.)
A SUIVRE.
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C’est poignant. La fuite ou le cercueil. Merci mon ami le chti français pour cette découverte. Bonne année à toi et à tes proches.
Bonne année à toi aussi, cher ami Argo, une bonne santé surtout, ainsi qu’à toute ta famille.