Juvénal
Avant la France, Alger est un patelin de bandits illustré par la rigueur d’un urbanisme claustrophobe et la brutalité d’un système politique où la piraterie et la corruption structurent la vie quotidienne. C’est ce qui ressort de la centaine de pages consacrées à la régence d’Alger par l’historien hollandais Olfert Dapper dans «Description de l’Afrique», publié en flamand en 1686 à Amsterdam.
Dans une atmosphère de méfiance permanente, Alger du 17ème siècle se dresse comme une cité inhospitalière, où la rareté de l’eau et l’architecture cloisonnée témoignent d’une volonté de défense extrême. Entre citernes d’eau presque potable et murailles, « la régence turque » (sic) impose un urbanisme rigoureux, tandis qu’un pouvoir militaire– incarné par des janissaires et des officiers corrompus– structure une économie du pillage. Loin d’être un havre pour les voyageurs, la ville se mue en forteresse où la piraterie devient un instrument d’enrichissement et de domination.
Alger: une cité sans eau, inconfortable et cloisonnée
Au 17ème siècle, sous la régence turque, Alger se présente comme une ville dénuée d’eau : «il n’y a ni fossé ni puits d’eau douce; on y apporte l’eau de dehors et on la conserve dans des citernes», écrit Olfert Dapper. Par ailleurs, c’est une cité cloisonnée, «en forme d’amphithéâtre sur la pente d’une montagne», et cernée par des murailles destinées à protéger la vocation corsaire de son gouvernement. Ses rues, qui «vont en penchant» et «si étroites qu’à peine deux hommes y peuvent passer de front», témoignent d’un urbanisme particulier. Les 13.000 ou 15.000 maisons d’Alger, dit l’auteur, «sont toutes fort petites» et abritent, dans chacune, «d’ordinaire cinq ou six familles». Sous la domination des Turcs, «il n’y a point de jardin derrière les maisons, ils sont tous hors de la ville». Le seul édifice qui offre un rare espace de verdure dans cette cité aux contours rigoureux est le Palais du Bacha, «qui est au milieu de la ville (…) et possède des jardins et aussi deux cours, dont la plus grande a 30 pieds en carré».
La mer en face, unique horizon ouvert sur le monde, fait peur aux habitants et ne signifie pas, comme pour les autres humains, le voyage et la liberté. C’est plutôt le lieu des tragédies et des corsaires, qui brûlent les vaisseaux européens, volent, violent les femmes, enchaînent les hommes futurs esclaves.
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«Alger», estampe gravée par Aveline, 1730.
Les visiteurs sont très rares: «Il n’y a ni logis ni auberges dans Alger; de sorte que les Turcs et les Mores qui y passent, sont obligés d’aller loger chez quelqu’un de leur connaissance.» Dans une ville dédiée pendant des siècles à la course et la piraterie en mer, la méfiance prime sur toute hospitalité, traduisant l’héritage d’un passé en perpétuelle alerte, semblant avoir renoncé aux voyageurs.
On y trouve par contre «beaucoup de cabarets (maisons closes, NDLR) et de rôtisseries» que «les esclaves chrétiens tiennent au nom de leurs maitres». Les janissaires et les Turcs de passage «s’y vont divertir pêle-mêle, et « on ne cesse pas de s’y enivrer » tous les jours».
Au royaume des milices et des pirates d’esclaves
Les 3.100 familles mores (Berbères et Andalous artisans et commerçants) sont dominées et surveillées par «la milice des janissaires composée moitié par les Turcs et moitié par les renégats (esclaves chrétiens qui se sont convertis à l’islam pour servir les régents turcs)».
Les Mores «ne peuvent entrer dans le corps de cette milice, parce que les Turcs appréhendent qu’ils ne deviennent trop forts et qu’ils ne pensent à la révolte.»
Les janissaires comptent 6.000 familles et les renégats également 6.000 familles. Tout en haut de la pyramide hiérarchique se trouvent 600 familles turques détenant le pouvoir et les postes importants et vivant sur les richesses d’Alger. À savoir, elles organisent le commerce de la piraterie: «On peut juger du grand nombre des corsaires d’Alger par celui de leurs vaisseaux, puisqu’en 1659 ils équipèrent 22 ou 23 vaisseaux avec 300 ou 400 hommes sur chacun.» Selon Olfert Dapper «il n’y a guère de corsaires qui soient si puissants sur mer que ceux d’Alger». Ces pirates «remplissent Alger d’esclaves chrétiens, du temps de Gramaye (chroniqueur flamand) il y en a eu 35.000, du temps de Haedo (chroniqueur espagnol) 25.000. Ces esclaves chrétiens «portent un habit gris et un bonnet».
La cité «est présentement tout entière entre les mains des officiers de la milice, et comme la forme du gouvernement d’Alger est tyrannique, les habitants haïssent extrêmement ceux qui l’exercent», fait savoir Olfert Dapper à son époque. Et de préciser que «le conseil d’État n’est composé que des officiers et des janissaires turcs». Quand un grand nombre de «Turcs naturels» meurent, et que la démographie à Alger est compromise, le régent en ramène «de Constantinople, ou enrôle dans le Levant les premiers qu’on trouve, qui ne sont parfois que des bergers, ou des pauvres ouvriers».
Un gang au pouvoir: aux racines de l’institutionnalisation de l’économie du pillage
Les revenus de la ville «proviennent en partie du butin que font les corsaires sur les chrétiens, dont le Bacha tire la « septième », et en partie de la douane des marchandises». Environ 135 familles ont acheté du «Bacha le droit de croiser seuls sur les chrétiens dans la mer Méditerranée». Ce privilège, assorti d’un tribut, formalise une sorte de monopole sur l’action corsaire, intégrant la piraterie dans le système économique et politique d’Alger. Autrement dit, ces transactions institutionnalisaient le pillage, en faisant de l’attaque des navires européens une activité lucrative encadrée.
S’enrichir reposait sur une logique de corruption généralisée, tout comme accéder aux sphères de l’administration. Il fallait «acheter du Bacha le commandement d’un de ces camps volants» qui permettaient d’organiser des razzias, et de s’enrichir, dans les douars et les villes en dehors des murailles, pénétrant jusqu’à Tlemcen. Les «expéditions des janissaires prennent dans les douars ce qu’on peut en argent, en blé, ou en bétail. Souvent le cruel soldat enlève jusqu’à leurs enfants.»
Le butin des commandants des camps volants était partagé avec le Bacha. Ces razzias ont lieu au moment des moissons: «Ils sortent d’Alger et attaquent les villages, les douars, et c’est le secrétaire du Divan qui est l’inspecteur de ces camps, et qui les forme sur le rôle qu’il attend des soldats, chacun étant obligé de faire cette expédition, lorsque son tour vient.»
L’argent dont se servent les habitants «est presque toute de monnaie étrangère», reflétant une absence totale de système monétaire au 17ème siècle (le Maroc frappe monnaie depuis le 9ème siècle). On trouve à Alger «les Sultanins d’or de Turquie, les pièces de Fès, les pistoles et les reales d’Espagne, les écus de France, les ducats de Hongrie.»
Cette époque ottomane algérienne s’impose aujourd’hui avec ses paradoxes saisissants. La régence turque d’Alger a instauré un système où les militaires et l’économie du butin se conjuguent, comme au 21ème siècle, pour régurgiter une réalité inhospitalière et enclavée. L’absence d’eau, l’urbanisme étroit où s’entassent plusieurs familles et le pouvoir tyrannique, l’économie informelle et la débrouillardise (sauve qui peut!) ont marqué au rouge tout un peuple et illustrent comment la survie et l’enrichissement se font encore de nos jours au prix d’une vente de son âme, faustienne, au régime militaire. L’histoire, profonde, se répète. L’apprentissage «français» qui a réussi ailleurs dans les colonies, n’a pas pris en Algérie.
source : https://fr.le360.ma/monde/alger-avant-les-francais-des-siecles-de-piraterie-et-dinhospitalite-tels-que-documentes-par-les_VQRJBMSEA5D3FKSAGLUEDZYZEM/ Juvénal de Lyon
LBS : LIBÉREZ BOUALEM SANSAL
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Bonjour,
Merci, Juvénal, très intéressant !!
Se souvenir que pour Tariq Ramadan, la colonisation abominable des Turcs n’en n’était pas une une, en vérité, car elle se faisait entre musulmans !!!
Conception venant d’un fanatique musulman, ce qui est un pléonasme !!
L’arrivée des « esclaves français » à Marseille est un document édité à Lyon par Joubert Rue Mercière (ancien grand centre réputé de l’imprimerie lyonnaise, aujourd’hui rue de la Presqu’île éponyme où se côtoient de nombreux « bouchons gastronomiques », comme ceux de la rue des Marronniers, autre rue spécialisée… Bienvenue à tous !
Photo du marché aux esclaves d’Alger en 1832 : https://resistancerepublicaine.com/2025/02/02/esclavage-dans-le-monde-musulman-lhistoire-meconnue-de-millions-desclaves-a-travers-les-siecles/
https://resistancerepublicaine.com/2025/02/19/lalgerie-va-t-elle-sautocondamner-pour-la-vente-desclaves-et-la-castration-deunuques/